Quel lien entre politiques culturelles et développement local ?

15/04/2019

L'impact de la culture sur l'économie n'est plus à démontrer. Des études prouvent que les retombées économiques d'une politiques culturelles vont bien au-delà des retours sur investissements des institutions culturelles mais touchent également tous l'écosystème touristique local. 

 

C'est avec ces études en tête que Watson a découvert le livre "Le développement local par les politiques culturelles" aux Editions Territorial. Il n'en fallait pas plus pour soulever son intérêt et lui donner l'envie d'enquêter sur le lien entre les politiques cultureles et les collectivités locales.

Nous avons donc posé nos questions à Adrienne Ferré, auteur du livre, et spécialiste de ces questions. Une bonne façon de confirmer notre adage : "La culture est une force" !

 

 

- Bonjour Adrienne, pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ?

 

Oui bien sûr, mes premières expériences sont des stages dans un Centre de création des arts du cirque à Cherbourg (Normandie), et à la Direction Education et Culture de la Commission européenne de Bruxelles. En parallèle, je m’engage dans une jeune association qui organise des événements autour des cultures Hip Hop en milieu rural à Montaigu (Pays de la Loire). Par la suite, diplômée de l’Institut d’Etudes Européennes de l’Université de Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, je rejoins le collectif les Souffleurs commandos poétiques à Aubervilliers. J’assure la coordination des projets culturels de territoires, à Aubervilliers et Coulommiers (Ile de France).

Depuis 6 ans, je suis l’administratrice du collectif les Ateliers du Vent, un ensemble d’artistes et de personnes engagées qui font vivre collectivement un lieu culturel intermédiaire et indépendant situé à Rennes (Bretagne). En parallèle, j’enseigne les politiques culturelles à l’Université de Nantes et à l’Agence Européenne du Management Culturel – AEMC Paris.

 

 

- Vous avez sorti en 2018 un livre aux éditions Territorial "Le développement local par les politiques culturelles". Quels sont les objectifs de ce livre ? 

 

L’histoire de ce livre est d’abord celle d’une rencontre puisque c’est ma première collaboration avec les éditions Territorial. C’est Philippe Barthélemy, le directeur de l’Agence Européenne du Management Culturel qui a soufflé mon nom à Emeline Guibert, la responsable des thématiques culturelles des éditions Territoriales.

J’ai tout de suite accepté ce projet et l’écriture a été pour moi une aventure passionnante ! L’idée de départ de l’éditeur était d’encourager les collectivités à considérer la culture comme un outil de développement local, notamment par le soutien des pratiques amateurs, des démarches d’éducation populaire, l’accueil des artistes en résidence, etc. Bref, dépasser la programmation descendante pour faire vivre la culture et les droits culturels aux bénéfices des habitants et du territoire.

 

Le sujet est vaste ! Et il correspondait bien à mon parcours. Après 10 ans d’expérience professionnelle sur ces thématiques, ce projet était une bonne occasion de prendre de la hauteur, synthétiser. La collection qui m’a été proposée (Dossiers d’experts) exige de fait des ouvrages synthétiques, au caractère fortement opérationnel. En une centaine de pages, après une partie apport de connaissance et/ou rappel des fondamentaux, chaque titre fournit des outils, des méthodes, des modèles de documents etc. Il s’agit de partager des savoirs, mais aussi des savoir-faire et savoir-être.

 

Le premier public de cette collection sont les acteurs de la fonction publique territoriale, aussi bien les élus que les techniciens, dans la domaine de la culture ou dans des domaines connexes (éducation, jeunesse, sport, santé, urbanisme, solidarités, communication etc.). Mais au-delà, le livre s’adresse également aux directeurs.trices d’établissements publics ou privés dans le domaine de la culture, étudiant.e.s dans le domaine de la culture, et plus largement toutes les personnes engagées dans des projets culturels à l’échelle locale personnellement ou dans le cadre de leur profession.

 

Naturellement, je ne pouvais traiter d’un tel sujet sans faire intervenir d’autres personnes ! La prise en compte d’une diversité de points de vue et de sensibilités est au cœur même de toute démarche culturelle en faveur du développement local. Je me suis donc entourée d’une dizaine de personnes qui ont accepté de collaborer à mon projet et l’ont considérablement enrichi.

 

Certaines ont partagé des retours d’expériences autour de leurs pratiques :

  • Flavie BOUKHENOUFA, Déléguée générale de la Ligue de l'enseignement d'Ille-et-Vilaine sur l’éducation populaire

  • Benoît CAREIL, Adjoint à la Maire de Rennes, délégué à la Culture sur les budgets participatifs 

  • Olivier COMTE, Directeur artistique Les Souffleurs commandos poétiques et Jean-Luc LANGLAIS, Premier Adjoint au Maire de La Norville, délégué à la Culture, aux Sports et à la Vie associative sur les résidences d’artistes

  • Nicolas REVERDITO, Directeur de Pick Up Production sur le projet Transfert, une expérience de tiers lieu au cœur d’un projet d’aménagement urbain

 

D’autres ont partagé des réflexions personnelles issues de leur expérience de terrain :

  • Catherine CULLEN, Conseillère spéciale sur la Culture dans les Villes Durables pour Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU) et Experte auprès du Fonds International pour la Diversité Culturelle (FIDC) de l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) est revenue sur la mise en place d’un agenda 21 de la culture

  • Sylvie ROBERT, Sénatrice d’Ille-et-Vilaine, Vice-Présidente de la Commission de la culture, de l'éducation et de la communication au Sénat a présenté le contexte d’élaboration de la loi LCAP.

 

Et enfin, les derniers ont présenté leur pratique professionnelle car je voulais montrer que ces démarches sont accessibles, et donnent des résultats concrets :

 

  • François CATHELINEAU, Président de l'Agence Phare, en charge de la Direction des études a présenté les enjeux et ressorts d’une démarche d’évaluation partagée

  • Maryline LAIR, Directrice du Collectif des festivals engagés pour le développement durable et solidaire présente son travail pour l’animation d’un agenda 21 de la culture mutualisé à l’échelle régionale

  • Jordi PASCUAL, Coordinateur de la Commission Culture de Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU) explicite les actions de son organisation pour accompagner l’ensemble des collectivités qui le souhaitent dans la mise en place d’un agenda 21 de la culture.

Je tiens à remercier chaleureusement chacune et chacun pour sa contribution, qui participe du caractère vivant, concret et opérationnel de ma publication.

 

inauguration aux ateliers du vent ©estellechaigne

 

- En quoi la culture est-elle un bon levier dans le développement local ?

 

Ce que j’ai voulu montrer dans ce livre, c’est que la culture joue un rôle clé dans le développement local. Outre sa participation à la vie économique en tant que domaine d’activité, elle nourrit et oriente le développement local puisqu'elle façonne notre rapport au monde et nos modes de vie.

 

Il faut d’abord s’entendre sur les termes. La notion de « développement local » nous renvoie depuis la fin du XXème siècle aux trois « piliers » du développement que sont les dimensions économiques, sociales et environnementales. A ce titre, la culture et les politiques culturelles se voient souvent reléguées au second plan dans les stratégies de développement des collectivités territoriales.

 

Or, la participation de la culture au développement local concerne toujours deux aspects complémentaires et interdépendants. 

Le premier est la participation de la culture, en tant que domaine d’activité, au développement de l’économie et de l’emploi dans une localité.

Le second aspect, que j’ai exploré dans ce livre, concerne la culture au sens large du terme, en tant qu’elle façonne notre rapport au monde et nos modes de vie. Grâce à la culture, nous pouvons considérer une autre dimension du développement qui s’ajoute aux approches économiques, sociales et environnementales. L’évidence est en train de s’imposer que le développement n’est source de bonheur et de bien-être pour toutes et tous qu’à la condition d’une réelle participation de toutes les personnes à la transformation, à l’accompagnement et à la représentation de nos modes de vies. Nos pratiques et nos droits culturels constituent nos ressources pour nous épanouir, nous ouvrir aux autres et nous réinventer collectivement.

 

Il faut ici considérer la culture dans son acception élargie, telle qu’elle est définie en 2001 dans la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle : « l'ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social » et qui « englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les façons de vivre ensemble, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ».

 

Ainsi, notre approche française qui part des œuvres et va vers les habitants doit s’ouvrir et s’enrichir d’approches différentes, qui partent des personnes et de leurs pratiques culturelles. C’est ce que proposent plusieurs textes internationaux que nous devons aujourd’hui connaître et intégrer dans nos réflexions comme dans nos pratiques : je pense à la déclaration universelle des droits humains, au Pacte international sur les Droits économiques, sociaux et culturels, à la Convention pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, mais aussi à des lois françaises plus récentes comme la loi Notre et la Loi sur la Création, l’Architecture et le Patrimoine, et bien sûr à l’agenda 21 de la culture.

 

Car  les enjeux de la culture au cœur du développement local sont vastes : au-delà de la transition écologique, ils vont de la gouvernance et de la culture démocratique, à l’expérimentation de modèles économiques innovants, en passant par la transition numérique et les territoires intelligents ouverts et inclusifs. Or à tous niveaux, c’est notre culture qui nous permet de participer à la transformation de notre environnement économique, écologique et politique. 

 

urbano tour ©dune

 

- Ces projets peuvent-ils s'adapter à toutes les tailles de collectivités locales ? 

 

Oui, c’est une bonne question que j’ai explorée dans le cadre de l’écriture de ce livre.

Pour faire simple, je dirais que oui bien sûr, toutes les collectivités peuvent et ont intérêt à intégrer la culture à leur stratégie de développement local. Les politiques culturelles doivent, au même titre que toutes les politiques sectorielles, apporter du bien être à tous les habitants d’une collectivité, pour moi c’est une évidence.

Ensuite, sur le plan opérationnel, il y a plusieurs façons de faire et là en effet, il faut tenir compte de la spécificité de chaque territoire et des personnes qui l’habitent.

Pour certaines collectivités qui sont prêtes à s’engager dans la démarche, elles trouveront des ressources auprès de l’organisation Cités et Gouvernements Locaux Unis qui anime l’Agenda 21 de la culture. Très accessible, cette association accompagne les acteurs dans ce processus, y compris la définition des moyens nécessaires et plus généralement des conditions à réunir avant de mettre en place un Agenda 21 de la culture.

Pour d’autres collectivités, où les conditions ne sont pas réunies, que ce soit pour des raisons politiques, budgétaires, ou toute autre raison liée au contexte local, il est possible de commencer de façon informelle à infléchir ses pratiques : cela peut se faire seul, mais aussi dans le cadre de projets de coopération avec d’autres collectivités.

Quelle que soit la démarche adoptée, il est conseillé de s’entourer et d’intégrer des réseaux de partage d’expérience. Dans ce sens, l’organisation Cités et Gouverments Locaux Unis partage ses réflexions par la publication de documents stratégiques et vient également de mettre en place une base de données en ligne pour partager des retours d’expérience. Il y a également des ressources auprès d’associations et de fédérations de collectivités. Si les acteurs d’une collectivité souhaitent s’engager dans cette démarche, ils devraient facilement trouver des ressources autour d’eux !

 

tresor poesie aubervilliers ©les souffleurs commandos poétiques

 

- Pouvez-vous nous expliquer un projet significatif qui explique cela ?

 

Oui, tout d’abord, avant de présenter un projet je voudrais préciser qu’avec le développement local, nous parlons bien d’une démarche au long cours qui fonctionne par évolutions successives : il s’agit de s’engager dans un processus d’amélioration continue. A ce titre, un projet significatif n’est pas un projet « modèle » totalement abouti mais un projet « école » qui apporte des réponses, mais qui pose aussi des questions.

 

Je crois que l’approche du collectif les Souffleurs commandos poétiques illustre bien en quoi la culture participe au développement local.

Prenons le projet « la folle tentative d’Aubervilliers ». Le point de départ d’Olivier Comte est la fascination qu’il ressent, lorsque, venant de Saint-Ouen, il arrive à Aubervilliers et découvre l’incroyable richesse de cette ville en matière de langues parlées, dans les espaces publics et, il en a l’intuition, dans les espaces privés. Il écrit rapidement un projet artistique et culturel expérimental (car totalement différent des projets qu’il a déjà menés), qui est précisément une mise à l’épreuve des capacités de la littérature à apporter des réponses concrètes, là où d’autres langages plus techniques, scientifiques, politiques ou administratifs ne parviennent pas à s'adresser à l’ensemble des habitantes et habitants.

Véritable incubateur de compétences interculturelles, le projet se décline en plusieurs actions qui favorisent les rencontres entre habitants au-delà des communautés, les familiarisent et les font dialoguer avec des institutions notamment les archives municipales ou encore le conseil municipal, les accompagne dans l’élaboration et la mise en œuvre d’une parole exprimée publiquement.

Tout cela participe bien à fabriquer de l’inclusion sociale, du pouvoir d’agir, une culture de la collectivité, c'est-à-dire du bien être pour le plus grand nombre de personnes, et donc in fine du développement local.

 

Merci à Adrienne d'avoir accepté de nous expliquer le rôle des politiques culturelles dans le développement local.

 

Pour vous procurer son livre, véritable guide pratique, vous pouvez le commander ici : http://bit.ly/2PdOIaD

 

Lire d'autres enquêtes sur le thème des politiques culturelles.

 

 

 

 

 

Lire l'Enquête précédente : 3 Questions à... Le château de Villandry

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