L'opéra est-il vraiment difficile d'accès ?

18/02/2019

Si Mon cher Watson vous dit "Opéra", vous pensez à quoi ? Mozart, chant, costume, vocalise, voix hors du commun ? Elite ?

 

Nous avons voulu comprendre pourquoi l'opéra était si souvent associé à une notion d'inaccessibilité, d'entre-soi, de classe sociale supérieure.... Et casser cette idée reçue ! Pour cela, nous avons rencontré René Palacios. Il est chargé de développement à l'Opéra national de Paris et auteur de plusieurs livres sur l'opéra et l'art lyrique. Il répond à nos questions et nous explique son approche de l'opéra, mais également les freins sociaux qui (nous ?) poussent à regarder cet art d'un œil craintif, de peur que n'y rien comprendre et que ce ne soit pas fait pour nous. Alors, prêt à aimer l'opéra ?

 

 

 - Bonjour René, pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ?

Après mon Bac, j’ai quitté Mexico, ma ville natale, pour réaliser mes études littéraires à la Sorbonne et passer mon DEA en littérature comparée. J’ai travaillé pendant six ans dans l’édition, mais à la suite de démarches administratives très lourdes dues à mon statut d’étranger, j’ai dû quitter du jour au lendemain (littéralement) mon poste d’éditeur en langues. Je n’avais plus l’autorisation de travailler en France. Cela a duré deux ans. Après cet accident de parcours, comme je l’appelle, une fois ma situation régularisée, j’ai dû trouver rapidement un travail. J’ai eu un poste dans un centre d’appels qui gérait le changement des jantes des Citroën C5 mais aussi... la réservation téléphonique de l’Opéra national de Paris. En ce sens, je suis entré par la petite porte. A présent, je suis en charge du développement commercial de l'Opéra de Paris.

 

- Comment êtes-vous arrivé à l’opéra et l’art lyrique ?

Je connaissais très bien l’art lyrique car depuis l’âge de huit ans, mon père m’emmenait voir les représentations d’opéra au Palacio de Bellas Artes, à Mexico. Ce théâtre est magnifique c’est un vrai bijou architectural. J’étais très impressionné. Là, j’ai écouté plusieurs œuvres comme Adriana LecouvreurBenvenuto CelliniHansel et Gretel... Plus tard, j’ai découvert par moi-même des œuvres dites plus classiques comme Les Noces de FigaroLe Barbier de SévilleRigoletto en écoutant en boucle les cassettes de mon père. À Paris, quand j’étais étudiant, je me suis débrouillé pour assister souvent à des représentations à l’Opéra Bastille alors que je n’avais pas beaucoup d’argent. J’ai découvert énormément de productions au début des années 90, notamment Les Contes d’Hoffmann mis en scène par Roman Polanski, ou Saint François d'Assise mis en scène par Peter Sellars.

 

En réalité, quand j’ai commencé à travailler à l’Opéra national de Paris, j’avais déjà une très bonne connaissance de l’opéra, sauf que je ne m’en étais jamais rendu compte. 

Palacio de Bellas Artes, à Mexico

 

- L’opéra est souvent considéré comme un art difficile d’accès. Est-ce vrai ? Qu’en pensez-vous ? Que répondez-vous aux gens qui le pensent ?

Il ne faut pas tomber dans le raisonnement étriqué qui supposerait qu’il existe un art plus facile qu’un autre. Aborder une peinture de Goya, lire un texte de Montaigne ou un poème de Mallarmé, admirer une sculpture de Praxitèle, écouter une symphonie de Mahler, saisir un ready-made de Duchamp, ou regarder un film de Bergman demande la même exigence intellectuelle que découvrir l’art vocal. Aucun art n’est facile, d’autant plus qu’il faut aussi au moins deux présupposés qu’on ne peut pas enseigner : volonté et sensibilité. À mon avis, cette idée reçue qui affirme que « l’opéra est difficile d’accès » fait partie de ces multiples manifestations qu’Adorno définit comme une « forme statique de connaissance ». Dans ce cas-ci, il s’agit d’une opinion qui n’a jamais évolué car elle est toujours alimentée en ce sens. C’est une prise de position immuable très confortable pour les connaisseurs et les non connaisseurs. Chacun prend place là où cela l’arrange. J’ai approfondis cet aspect dans mon introduction au livre que j’ai coordonné intitulé Découvrir Wagner. Certes, une place d’opéra n’a pas le même prix qu’un folio, un dvd ou une entrée au musée mais une place pour un match du mondial coûte triplement plus cher et les stades sont toujours remplis. Tout est question de priorité et de volonté. 

 

Je voudrais plutôt aborder une des principales raisons, qui pour moi, est beaucoup plus intéressante car elle est intrinsèque à l’art lyrique. Elle vient du fait que contrairement à toutes les autres créations artistiques, l’opéra offre, pour une seule œuvre, une multiplication et une diversification d’interprètes et de mises en scène qui déboussolent un débutant en même temps qu’ils font l’apanage du connaisseur.

 

En peinture vous n’avez qu’une seule Olympia de Manet, qu’une seule Ronde de nuit de Rembrandt, dans le cinéma un seul Septième sceau de Bergman, en littérature une seule A la recherche du temps perdu de Proust. A l’opéra vous avez le Don Giovanni de Mozart, mais interprété par untel, mis en scène par un autre, représenté dans cet opéra-là, et ce, démultiplié par le nombre de productions mondiales, à tel point que la valeur de l’œuvre elle-même risque de se perdre au détriment de l’amoncellement de diatribes au sujet des productions. Souvent on a tendance à prendre pour connaisseur quelqu’un qui a vu beaucoup de mises en scènes, qui ne fait que les citer les unes après les autres, étalant les noms des chanteurs, plutôt que l’historien de l’art lyrique qui s’intéresse davantage aux auteurs et à la naissance des œuvres. Ce sont deux façons d’aborder l’opéra, d’un côté l’histoire des interprétations, de l’autre l’Histoire. Tout cela fait partie de la richesse de l’opéra, mais je pense qu’il ne faut jamais oublier les origines d’une œuvre. À mon avis, une bonne initiation à l’art lyrique commence tout d’abord par se concentrer sur l’œuvre elle-même, par « écouter » la musique avant de la « voir ». Mais l’écouter vraiment.

 

Et bien évidemment, une autre raison à cette réputation d’art difficile vient du fait que l’opéra réunit tous les arts, comme l’avait théorisé d’ailleurs Wagner dans la notion de Gesamtkunstwerk (œuvre d’art totale). L’opéra impressionne parce qu’il est grandiose dans sa représentation. Chef d’orchestre, musiciens, artistes des chœurs, chanteurs, solistes, dramaturges, techniciens, régisseurs, décors, lumières, contrôleurs, toute la magie d’un théâtre concentrée lors d’une représentation. C’est la catharsis !

 

- Quels sont les actions de médiation que les opéras, artistes lyriques, et professionnels de la culture peuvent mettre en place pour rendre l’opéra accessible à tous ?

Difficile de répondre sans tomber dans des discours politiques. C’est l’essence même de la création du Ministère de la Culture en 1959. Lorsqu’André Malraux prend en charge ce ministère, sa mission est de « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité au plus grand nombre possible de Français ». Et les DRAC doivent mettre en œuvre, au niveau régional les actions, définies par le Ministère. 

 

Ce qui est important de préciser plutôt, c’est que je trouve qu’en matière de politique culturelle la France offre déjà énormément de choix contrairement à d’autres pays. Il faut être conscient de ça. Plus de 10 milliards d'euros destinés à la culture en 2018 dont 555 millions destinés aux transmissions des savoirs et à la démocratisation de la culture ! On a beaucoup de chance en France et souvent on passe notre temps à se plaindre ou à demander encore plus. Un des principaux axes de développement de tous les théâtres et des salles de concert en France est la diversification des publics. C’est une priorité. Elle est au cœur de la politique culturelle. Bien sûr, il ne faut pas oublier qu’il y a un déséquilibre entre Paris et la province, qui crée de tensions et en ce sens, il existe des rapports qui ont été faits, mais l’accès à la culture est une préoccupation sur laquelle tous les organismes culturels travaillent.

 

Je pense que le problème est ailleurs. En effet, il faut se méfier de la stigmatisation en voulant aller chercher une catégorie de public spécifique sous prétexte qu’elle n’aurait pas accès à la culture, parce qu’en désignant ce groupe social, on risque de la condamner. D’autant plus que ce n’est pas parce qu’on a accès à la culture qu’on s’y intéresse. Pour moi, le plus important est la pédagogie. Il faut d’abord expliquer en quoi et pourquoi l’accès à la culture est important. Inviter à la réflexion puis se forger sa propre opinion. C’est cette opinion personnelle qui m’importe. Il ne s’agit pas de faire aimer une œuvre mais de la montrer comme source de réflexion. À la fin, on a le droit de dire : « Je n’aime pas l’opéra ! ». Ce n’est pas pour autant qu’on aura échoué dans sa mission de médiation, au contraire. Le tout est ce chemin qui mène vers le raisonnement et l’analyse.

 

En ce sens, pour moi l’art est dans une impasse, c’est toute la dialectique de la culture. Qu’est-ce qui se passe en réalité ? C’est qu’en soi, l’art n’a pas de fonction sociale et en même temps on lui demande de recoudre le tissu social, la déchirure de la société, et d’intégrer des individus dans des groupes auxquels ils n’appartiennent pas originellement. 

 

Pour moi, si on doit attribuer à l'art une fonction, c’est de permettre avant tout de libérer l’homme de lui-même, justement de toutes ses formes statiques dont on parlait au début. Il doit pouvoir se surpasser, s’émanciper pour arriver à l’émergence d’une pensée personnelle et propre à tout un chacun pour comprendre le monde. En quelque sorte, élever l’être humain dans ce qu’il a de meilleur. Pour moi, l’art montre et désigne le chemin, l’endroit part où l'on pourrait passer, mais il ne le trace pas. On rejoint les vers du poète Machado « Voyageur, Il n’y a pas de chemin, Le chemin se fait en marchant… ». 

 

Mais si vous voulez une réponse plus personnelle, on peut toujours aller plus loin. Si on pouvait formuler une utopie, on pourrait envisager comme Malraux l’avait fait pour le théâtre en 1967 devant l’Assemblée nationale et que l’on fait déjà pour les musées en Angleterre : la gratuité de l’opéra. Cela rendrait réellement démocratique son accès. Son financement ? Pourquoi pas du mécénat d'entreprise ou du financement participatif individuel, cela se fait de plus en plus, surtout dans l'audiovisuel.

 

- Quelle œuvre conseilleriez-vous à quelqu’un qui ne connait pas du tout cet art ?

Je vous retourne la question : quel livre, quel film, quelle peinture conseilleriez-vous à quelqu’un qui ne connaîtrait pas ces arts ? Giotto plutôt que Rubens ? Velázquez plutôt qu’un Vermeer ? Bergman plutôt que Fellini ? Ronsard plutôt que Rabelais ? Molière ? Balzac ? Hugo ? Proust ? Céline ? Camus ? rien que pour la France… Vous voyez ce que je veux dire ? C’est pareil pour l’opéra !

 

L’opéra est né au tout début du XVIIe siècle et couvre plusieurs pays. Mon choix ne peut être que strictement personnel et pas très révélateur. Ce qui est important lorsqu'on débute, c’est de se munir du livret et de prendre le temps d'écouter un opéra chez soi. Je veux dire par là, s'installer et se concentrer sur la musique et rien d'autre. Et surtout ne pas se laisser déranger par le téléphone portable. Il faut choisir un opéra qui vous parle, peu importe la raison, parce qu'on vous a dit que c'était bien, parce que vous avez entendu un jour le titre dans vos cours du lycée peu importe. Il faut commencer par ce qu'on a envie et non pas par une œuvre imposée.  

 

Mais si je devais faire un choix rapide, sans hésiter je conseillerai : Don Giovanni de Mozart. C'est une œuvre qui rassemble plusieurs formes d'opéra. Vous avez une ouverture, de longs airs, des récitatifs, parfois très longs, d'autres parfois courts, des duos, des sextuors. 

Dame Kiri Te Kanawa: Mozart - Don Giovanni, 'Mi tradì, quell'alma ingrata'

 

Tosca et La Bohème de Puccini. Le premier opéra offre de très beaux passages. La Traviata ou Rigoletto de Verdi, ou Lucia di Lammermoor de Donizetti.

Et puis je pense qu’on peut commencer avec Wagner, en tout cas par des extraits. Par exemple l’ouverture du Tannhäuser, le prélude de Tristan et Isolde, ou l’enivrant passage connue sous le titre de La Mort d’Isolde. À ne pas manquer aussi le prélude de L'Or du Rhin, qui nous introduit peu à peu dans l'univers Wagnérien avec une note pendant 137 mesures.  Unique dans l'histoire de l'opéra. Mais attention, je vous préviens, après avoir écouté Wagner, si vous aimez, rien ne sera plus comme avant !

 

Richard Wagner - Tristan und Isolde, Prelude - Philharmonia Orchestra/Wilhelm Furtwängler

 

On peut également rencontrer l'opéra dans le cinéma. Je pense notamment à cet extrait du 5ème Elément. Le même air chanté et mis en scène de manière différente peu attirer des publics différents. 

 

Merci René d'avoir répondu aux questions de Mon cher Watson et d'avoir partager votre passion pour l'opéra !

 

Pour aller plus loin, les publications de René Palacios :

 

- L'opéra en clair - Editions Ellipses

- Découvrir Wagner (sous la direction d'Elisabeth Brisson et René Palacios) - Editions Ellispes

- "Wagner m'a tué !" Introduction à la musique en citations (sous la direction d'Elisabeth Brisson) - Editions Ellipses

 

Lire d'autres enquête sur le thème de la musique

 

 

 

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