Valoriser le patrimoine artisanal du Pérou

10/09/2018

Pour commencer cette nouvelle saison des Enquêtes de Watson, nous avons choisi de vous emmener au Pérou, en passant par Toulouse. Dépaysement garanti !

 

Du 16 au 22 juillet dernier, à Toulouse, s'est tenue la 14ème conférence internationale des FabLab. A cette occasion, 500 laboratoires dédiés à la fabrication numérique de tous horizons, se sont rencontrés et ont partagé leurs projets. 

Le Pérou était présent avec une délégation de 20 chercheurs et designers pour présenter une sélection de projets à fort impact économique et social, visant à préserver la richesse culturelle du Pérou. Une richesse ancestrale qui se doit d’être intégrée au monde moderne pour subsister et se transmettre.

 

Mon cher Watson a enquêté auprès du porte-parole du gouvernement Péruvien, présent à Toulouse, Walter Hector Gonzales Arnao.

 

 

 - Bonjour, M. Gonzales Arnao, pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ?

 

Bonjour, je suis architecte, designer industriel, diplômé d’un Master en Energies renouvelables et d'un certificat en design numérique délivré par le Fab Academy 2012 (MIT-CBA / USA). Je suis Professeur à l'Université nationale d'ingénierie de la faculté d'architecture de Lima au Pérou. Membre actif du réseau mondial Fab Lab (Digital Design Laboratories), j'ai assisté à toutes les réunions mondiales de fab labs depuis 2011, d'où ma présence en juillet dernier au FAB14 – la 14ème Conférence Internationale des Fab Labs - à Toulouse.

 

 

- Pouvez-vous décrire brièvement le patrimoine culturel du Pérou, sa portée et les risques s'il n'est pas préservé ? 

 

Le patrimoine culturel péruvien est un ensemble de connaissances et de techniques ancestrales issues du métissage de diverses cultures qui ont contribué à faire de la culture Inca l’une des plus riches au monde (textile, or, céramique, maté brûlé, sculpture en pierre, etc.). Ces manifestations culturelles appelées « art populaire » sont le témoignage vivant de notre héritage culturel, qui a survécu à l’arrivée des Européens et aux formalismes académiques, qui ont méprisé cette culture autochtone.

Sa portée englobe tous les domaines de l’enseignement, de la médecine, des mathématiques, des arts, de l'ingénierie, etc. Ces connaissances disposent d’un ingrédient qui constitue la vision du monde, avec un imaginaire religieux magique très riche en mythes et légendes. Si ce patrimoine n’est pas préservé, le principal risque c’est la perte des valeurs culturelles (le travail communautaire, les connaissances millénaires) qui sont l'héritage de nombreuses générations, elles s’expriment à travers l'artisanat et d'autres sources d'expression artistique. Beaucoup de connaissances ont déjà été perdues, mais la valeur symbolique de la connexion avec le passé ancestral de la culture Inca, qui donne une identité et un sens à la continuité millénaire, pour l'amour de la terre et le respect de la nature, est toujours préservée.

 

 

- Quelle est l'importance du tourisme, du patrimoine et de l'artisanat péruvien dans l'économie du pays ? 

 

Le tourisme est important car il permet aux artisans de vendre leurs produits sur un marché à fort pouvoir d'achat. Aujourd’hui, le Pérou exporte pour une valeur totale de 68 millions de dollars (chiffres 2016), mais nous sommes très loin de pays comme le Mexique qui exporte 650 millions de dollars ou l'Iran avec 1,2 milliard de dollars, dans un monde où le « fait à la main » est un marché en pleine ascension. Je pense que si ce secteur productif est renforcé, l'innovation et le développement technologique pourraient être encouragés dans la chaîne de valeur de l'artisanat dans les villes. Cela permettrait de consolider la compétitivité et la durabilité du secteur artisanal.

Quant au patrimoine, il contribue à la richesse culturelle du Pérou. Par la diversité de ses expressions, il peut être utilisé pour le développement de l'industrie touristique sous toutes ses formes.

Enfin, l'artisanat péruvien est essentiel car il pose des défis pour la production d'objets utilitaires destinés à une population péruvienne jeune et en pleine croissance, consommant ces objets artisanaux utilitaires ou ornementaux. L'un des plus grands défis consiste à construire un marché national qui consomme des produits artisanaux, d'où l'importance de mettre en place des politiques d’enseignement de ce patrimoine culturel.

 

- Des institutions comme la vôtre travaillent à la protection et à la préservation du patrimoine. Comment et pourquoi ?

 

J'appartiens à l'Université Nationale d'ingénierie (Lima-Pérou) et nous travaillons en recherche appliquée pour développer des outils et des équipements permettant la diffusion des techniques artisanales dans les écoles, les universités, dans le secteur textile.

 

Nos objectifs :

- promouvoir et reconnaître l'innovation dans la conception des produits, dans les processus de production et dans la promotion et la commercialisation de l'artisanat péruvien.

- identifier et développer les possibilités d’innovation et de développement technologique de l’artisanat textile et collaborer avec d’autres acteurs qui contribuent à ces innovations.

Le Ministère du Commerce extérieur et du Tourisme, le Ministère de la Culture et le Ministère de l’Education, travaillent de concert à la préservation et à l’enseignement du patrimoine. Ces trois institutions péruviennes investissent dans des programmes pour protéger et préserver notre patrimoine.

 

Présentation de l'artisanat textil péruvien au FAB 14 

 

 

- Vous avez participé au FAB 14 qui s’est déroulé à Toulouse en juillet dernier. Pouvez-vous nous expliquer à quel point il est important pour vous de participer à ce type de conférence ?

 

La participation à cet événement est importante car elle permet de diffuser sur l’ensemble du réseau des FAB LAB dans le monde, l’expérience péruvienne autour de l’artisanat. A travers des temps d'échange, mais également de test des machines, les participants sont confrontés à l'art, à l'iconographie et aux techniques de l'artisanat de notre pays.

D'autre part, notre présence nous permet d'en apprendre davantage sur les expériences et les solutions issues d'autres réalités concernant l'artisanat, et apprendre ainsi, avec l'expérience des autres.

 

- Pouvez-vous nous parler d'un des projets que vous avez présentés à Fab14? 

 

A Toulouse, nous avons présenté deux projets :

 

Le premier est le métier à tisser pour les aveugles : 

 

« Le métier à tisser » se compose d'une partie principale (fil de séparation) en forme de disque avec des perforations, et des canaux qui servent à sélectionner les fils lors de la conception des iconographies andines. La principale motivation pour le développement de cet outil a été la diffusion de ce savoir-faire dans les milieux les plus défavorisés (aveugles, personnes en situation de handicap, jeunes à risque, etc.), car il n'y a pas d'outils conçus pour cette partie de la population pour les aider à atteindre l'indépendance économique.

L'outil permet d'utiliser le système traditionnel du métier à tisser à la taille (kallua), mais en innovant car on laisse de côté le bois. Avec ce système, le disque permet le changement de fils au toucher de la personne aveugle, pour ensuite procéder à l'ouverture du fil dans l'exécution du tissu et de ses différents motifs. En complément, le système de lecture pour aveugles (Braille) est disponible sur les disques, ce qui facilite la manipulation et la sélection des fils pour la conception du vêtement.

 

Au Pérou, il y a 600 000 personnes souffrant d'un handicap visuel et 160 000 personnes aveugles, dont 40 000 ont moins de 15 ans. A cela s'ajoute que chaque année, 300 enfants naissent avec une cécité congénitale. 70% de cette population est en situation de pauvreté et d'extrême pauvreté (INEI, 2016). Ce projet offre la possibilité d'insérer ces personnes dans l'activité artisanale et offre l'opportunité de créer un travail décent pour eux. Les produits artisanaux sont chers sur le marché, car ils sont faits à la main, et si la production était réalisée par des personnes aveugles, cela leur donnerait une valeur plus élevée, créant ainsi un marché national et international qui valorise ce type de produits artisanaux.

Il existe très peu d'outils conçus pour qu'une personne aveugle puisse travailler dans ce secteur et avec ce projet, nous pouvons développer une gamme complète d'outils destinés à ces personnes telles que la céramique, le bois, le maté brûlé, etc.

 

Chaque année, 400 000 jeunes obtiennent leur diplôme d'études secondaires, dont 16% ont accès à l'enseignement supérieur. 10% trouvent un emploi formel (CAF, 2017), tandis que 45,2% n'accèdent à aucun type de formation (INEI, 2017). L’artisanat peut fournir des opportunités d'emploi en utilisant les outils de tissage conçus dans ce projet qui sont très faciles à apprendre et rapides pour produire des produits artisanaux. L'important est de fournir à ces jeunes vulnérables des opportunités d’apprentissage des techniques avec des outils simples qui les aident dans leur production et rendent leur activité artisanale rentable. Bien que ce projet n’entende pas résoudre tout le problème, nous pensons qu'il peut ouvrir un axe d'opportunités où les outils artisanaux peuvent créer des emplois décents et revaloriser le travail de ces jeunes artisans.

 

Et le deuxième projet présenté est la publication du livre "L’IMPACT TECHNOLOGIQUE SUR L'ARTISAN PÉRUVIEN" : une étude sur la problématique de l'artisanat péruvien et l'impact des technologies numériques dans le secteur artisanal. Une des rares publications traitant de ce sujet.

 

Nous remercions M. Gonzales Arnao d'avoir accepté de répondre à nos questions ainsi que Natalia Fernandez et Madison Soares pour la réalisation de cette interview.

 

 

 

 

Lire d'autres interviews sur les pratiques culturelles hors de France #International.

 

 

 

 

 

Lire l'interview précédente : En quoi consiste une thèse en muséologie ?

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