En quoi consiste une thèse en muséologie ? Portrait de Mathilde Castel

12/07/2018

 

Nous avons reçu un jour un message : "Regardez cette vidéo. Cette chercheuse et son sujet de recherche sont inspirants ! Ça mérite une place dans Les Enquêtes de Watson, non ? " Notre Sherlock était tombé, presque par hasard, sur la participation de Mathilde Castel à Ma Thèse en 180 secondes. Ce concours, organisé par le CNRS et le CPU, donne la possibilité à des doctorants de raconter leur thèse en 3 min avec des mots simples à un auditoire de profanes. En un mot : à vulgariser. Et ça, Mon cher Watson aime.

 

Nous avons donc décidé de contacter Mathilde pour parler de sa thèse, bien sûr, mais également de son travail du quotidien en temps que doctorante, salariée dans une entreprise privée. Comment la recherche en muséologie peut-elle aider les entreprises dans le développement de leurs activités ? Comment trouver un sujet de thèse et s'impliquer pendant 3 à 5 ans dans son doctorat tout en commençant sa vie professionnelle ?

 

 

 

- Bonjour Mathilde, pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ?

J’ai commencé à travailler très tôt pour payer mes études. Mais même s’il s’agissait de « jobs alimentaires », j’ai toujours eu le souci de trouver des emplois susceptibles de compléter mon parcours universitaire. Mon cheminement professionnel est donc aussi atypique que mes études ! J’ai été libraire durant plusieurs années avant d’intégrer le secteur éditorial, puis celui de la presse. Revenue à mon amour pour l’art, je suis devenue rédactrice pour la revue CRITIQUE D’ART, puis j’ai investi le secteur muséal durant deux ans. Entrevoir la mécanique de ces institutions m’a fascinée. J’étais en master d’Esthétique à cette époque, ni une ni deux, j’ai postulé à un master de Muséologie et ai mené les deux diplômes de front, en assurant les horaires de nuit dans différents musées.

 

Mon inscription en thèse m’a successivement permis de devenir chargée d’enseignement à la Sorbonne, et l’obtention de ma convention CIFRE l’année suivante m’a donné la possibilité de décrocher un poste de chargée de missions chez Cartier. J’y suis en CDI depuis maintenant deux ans et continue d’enseigner à l’université en parallèle.

 

Vous êtes doctorante à l’Université Sorbonne Nouvelle. Pourquoi avoir choisi de continuer vos études vers une thèse ?

Je me suis décidée à faire une thèse par appétit ! Après un mémoire sur la médiation olfactive (Médiation olfactive : Maturation heuresthésique pour une éloquence expérientielle) et un mémoire sur le patrimoine olfactif (Le Patrimoine olfactif : un placebo à l’appréhension de la perte) je savais que j’avais encore beaucoup de choses à dire. Les obtentions de mon contrat doctoral puis de ma convention CIFRE m’ont confortée dans l’idée que le sujet des odeurs méritait d’être porté bien plus haut que ce que mes mémoires m’avaient permis de faire. Je me suis lancée dans l’aventure de la thèse par passion et par obsession, sans réfléchir au reste.

A vrai dire, mon sujet de recherche m’est venu bien avant l’idée de faire une thèse ! Une mésaventure personnelle m’a amenée à m’intéresser aux odeurs il y a de ça plusieurs années. Mais pour étudier les odeurs, il faut faire de la chimie ! Me rappelant de mes prodigieux exploits à l’épreuve de mathématiques du bac, j’ai donc laissé l’idée dans un coin. Arrivée en master d’Esthétique, on nous initie à la critique d’art et à ses règles d’écriture. On nous explique qu’avant toute chose, il faut décrire l’exposition ou l’œuvre que l’on s’apprête à analyser. J’avais horreur de ça. Je voyais cet exercice comme une véritable perte de temps parce que j’estimais qu’une description, même générale, est toujours subjective. Et qu’en choisissant de mettre en évidence certains éléments plutôt que d’autres dans une description d’ouverture, en faignant que cette dernière est un état des lieux neutre de ce sur quoi l’on va prendre la parole, on retire au lecteur les outils nécessaires à l’élaboration de son propre jugement critique, et on le contraint déjà à l’approbation de notre opinion. Je sabotais donc volontairement l’ouverture de mes critiques, et par prolongement, ma moyenne trimestrielle !

 

Un jour, je me suis interrogée sur la possibilité de faire de la critique d’art sans avoir à passer par la description. Je me suis demandé s’il n’existait pas un art qu’il serait impossible de décrire. C’est comme ça que mon intérêt pour les odeurs est ressorti du placard.

 

 

- Pouvez-vous nous parler un peu de votre sujet de recherche ?

Dans le cadre de ma thèse, je travaille sur la place des odeurs dans les musées. L’intitulé exact est : « Pour une expertise olfactive muséale : de la documentation des collections aux dispositifs expographiques ».  Pour définir les conditions de conservation préventive à appliquer à un objet, on en effectue un diagnostique visuel. Hors pour certains dégâts (moisissures, attaques d'insectes...) pourraient se repérer à l'odeur bien avant qu'avec les yeux. En médecine par exemple, certains médecins sont capables d'identifier les maladies en fonction de l'odeur de l'haleine ou de la peau du patient. Mon travail consiste à transposer ces dispositifs de diagnostiques olfactifs à la conservation des collections muséales.

 

J’ai entamé des recherches sur les œuvres d’art olfactives, encore peu répandues à cet instant, je me suis essayée à les critiquer, ai soumis le résultat à mes professeurs et… ai reçu de vifs encouragements à poursuivre mon exploration !

 

Lorsque j’ai commencé la Muséologie, j’ai une nouvelle fois tenté d’y transposer le sujet des odeurs. La démarche était assez inédite à ce moment-là et je ne cache pas avoir croisé énormément de regards sceptiques au début, mais je demeure infiniment reconnaissante encore aujourd’hui car malgré cela, aucun professeur n’a jamais condamné mon travail, et plusieurs m’ont même énormément soutenue. Parmi eux, François Mairesse, mon directeur de thèse qui avant cela était mon directeur de mémoire, a véritablement permis à ma recherche de s’épanouir au-delà de ce que j’imaginais.

 

Travailler pour Cartier dans le cadre de mes recherches m’a donné accès à des terrains de recherche totalement inédits. J’ai par exemple pu amorcer un projet de diagnostic olfactif des collections avec le parfumeur Mathilde Laurent au musée du Quai Branly, suivre la conception du Grand Musée du Parfum qui a ouvert en 2016 ainsi que celle de l’OSNI (Objet Sentant Non Identifié) présenté sur le parvis du Palais de Tokyo en 2017. Et ce n’est encore que la partie saillante de l’iceberg !

 

 

Quyen Mike © Cartier


- Vous avez obtenu un contrat CIFRE pour la réalisation de votre thèse. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?

Les conventions CIFRE sont un dispositif de financement de thèse qui a été mis en place par l’ANRT (Association Nationale Recherche Technologie) il y a plus de trente ans, afin de faciliter l’insertion des docteurs dans le secteur de l’entreprise. C’est un contrat tripartite qui unit le doctorant, son laboratoire de recherche et l’entreprise ayant accepté de financer sa thèse. Le doctorant est recruté par l’entreprise soit avec un CDD de trois ans, soit en CDI, et cette dernière touche en contrepartie une subvention de l’ANRT et un crédit impôt recherche qui, combinés, remboursent environ la moitié du salaire du doctorant.

 

La première année de ma thèse a été financée par un contrat doctoral, qui est une subvention strictement universitaire. Or, ma recherche sur les odeurs, pour devenir concrète, nécessitait le recours à l’expertise de professionnels du secteur de la parfumerie. La convention CIFRE était donc plus adaptée à la poursuite de ma thèse, raison pour laquelle j’ai basculé d’un financement à l’autre au bout d’un an. J’ai intégré le laboratoire de parfums de la maison Cartier au sein duquel j’assiste désormais le travail du parfumeur Mathilde Laurent.

 

=> En savoir plus : Mathilde Laurent, nez de Cartier : "L'intuition est une science exacte"

 

Faire une thèse en CIFRE est une aventure extrêmement intense ! Être salariée dans une maison de luxe comme Cartier, être doctorante, et être enseignante à la Sorbonne, revient à avoir trois cerveaux qui tournent en même temps mais de manières différentes.

Être un doctorant CIFRE est une aventure très similaire à celle de l'entrepreneuriat : c’est une dévotion fusionnelle à un projet qu’il faut concevoir, lancer et faire grandir en étant sur tous les fronts. Il faut se positionner, faire preuve d’initiatives, mener ses idées jusqu’au bout, prendre des décisions, les assumer, monter des structures pour consolider les terrains prometteurs, communiquer… C’est un travail d’autant plus titanesque dans mon cas puisque dans le champ artistique et culturel, tout est encore à construire en matière d’odeurs.

A contrario, être salarié implique de comprendre et d’intégrer les codes, la hiérarchie et la logique d’une entreprise, de ne pas outrepasser ses droits, de respecter les protocoles de validation et de savoir se laisser manager.  

 

Inversement encore, être professeur signifie que c’est à nous de manager notre classe. Il s’agit de délivrer un enseignement à nos élèves, mais également de les accompagner un par un. De cerner leur potentiel et de les aider à exploiter leurs forces pour que le contraste atténue leurs faiblesses, les aide à s’orienter vers des secteurs dans lesquels ils auront plaisir à travailler et où ils se surpasseront.

Ménager le juste équilibre entre les trois pour être à la bonne place et demeurer efficace est une discipline de tous les jours. Mais l’enrichissement qu’on en retire est incroyable.  

 

​- En 2018, vous avez participé au concours “Ma Thèse en 180 secondes”. Ce concours de vulgarisation scientifique permet de promouvoir les recherches en université. En quoi cela est-il important ?

 

 

 

Au risque de décevoir, je me suis lancée dans ce concours en pensant à mes parents. Quand on est doctorant, cela peut être douloureux de consacrer la totalité de notre temps et de notre énergie vitale à une recherche que l’on est incapable d’expliquer à ses parents. J’étais peinée de savoir qu’aux amis de la famille qui demandaient de mes nouvelles, mes parents ne pouvaient répondre qu’un : « Oh tu sais Mathilde… » Nos plus belles entreprises demeurent toujours un peu fades si elles ne sont pas capables de soulever l’enthousiasme de nos proches. La véritable réussite de « Ma thèse en 180 secondes » fut les appels respectifs où ma mère et mon père se sont exclamés « J’ai tout compris ! »

 

 

Au-delà de ça, je ne cache pas que la visibilité offerte par ce concours est une opportunité incroyable pour les jeunes chercheurs. En seulement trois minutes vous démontrez que vous êtes capable de synthétiser une recherche de plusieurs années, de la rendre intelligible pour tous, d’apprendre un discours par cœur, de maîtriser et de rythmer votre récit, de tenir parfaitement un chronomètre de trois minutes, bref, de faire une sacrée performance ! Savoir "pitcher" devant un public est une compétence clé de nos jours. Il y a tellement de jeunes chercheurs brillants et ambitieux qu’il ne s’agit plus seulement d’être intelligent pour se démarquer, il faut aussi savoir faire son show.

 

 

 

© Grand Musée du Parfum - Harvey & John

 

 

- Vous avez suivi la conception du Grand Musée du Parfum, vous avez également participé à des Hackathons (Adapte ma Thèse, Muséomix). Quelles sont les spécificités pour exposer le parfum, les odeurs ? Comment exposer l’invisible ?

Exposer l’invisible ne renvoie pas uniquement au médium olfactif ! Beaucoup d’expositions vides ont soulevé cette question bien avant que les odeurs ne se positionnent, et constituent d’ailleurs de précieuses références pour mes recherches. Votre question renvoie un peu au cœur de ma thèse. Et s’il m’a été possible d’en synthétiser une partie en trois minutes, j’avoue ne pas être encore capable de synthétiser six cents pages en quelques lignes !

 

 

Brièvement, je dirais qu’exposer les odorants ne constitue pas une science dans l’absolu qu’il est possible d’appliquer indifféremment dans un contexte muséal, dans une galerie, dans un centre d’art, dans une foire d’art contemporain, ou autre. C’est une expertise du sur-mesure qui nécessite un très haut degré d’attention accordé à la fréquence respiratoire de chaque lieu, une bonne connaissance des technologies permettant la diffusion et l’évacuation des odorants dans l’air, une culture des institutions culturelles et de leurs politiques d’exposition, un soupçon d’imagination et surtout beaucoup de magie !

 

 

 

 

Merci Mathilde d'avoir répondu à nos questions !

 

Pour en savoir un peu plus, vous pouvez lire le portrait de Mathilde Castel sur le site l'université Sorbonne Nouvelle Paris 3.

 

Lire l'interview précédente : Stratégie éditoriale et communication avec le Petit Quizz.

 

 

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