L’Inventaire général du patrimoine culturel : un outil de compréhension du territoire

A l’heure de toutes les transitions annoncées - économique, énergétique, territoriale… - l’Open Data (données numérisées ouvertes sous licence libre) offre une source immense de données à l’usage de tous. Les services régionaux de l’Inventaire du Patrimoine se sont saisis de la formidable opportunité du numérique pour rendre plus accessible une documentation accumulée depuis les années 1960.

 

Composé de photographies, de plans, de cartes, de reproductions de documents anciens et de cartes postales, ce véritable répertoire est régulièrement alimenté par de nouveaux dossiers descriptifs et de diagnostic de  villes, bâtiments, objets et thématiques variées.

 

Pourquoi inventorier le patrimoine ? Sur quels critères ? Dans quel but ? 

Entretien avec Paul Damm, Conservateur au service du Patrimoine et de l'Inventaire de la Région Île-de-France. 

 

 - Bonjour Paul, pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel et vos missions en tant que conservateur du patrimoine au Conseil régional d'Île-de-France ?

Je travaille au Service du Patrimoine et de l’Inventaire du Conseil régional d’Île-de-France depuis 2011. C’est mon premier poste de conservateur. En parallèle de mes études (Histoire à la Sorbonne, école de Louvre et Sciences-Po Paris), j’ai occupé différents postes comme libraire au Centre Georges Pompidou ou chargé de mission sur les questions numériques pour un think tank européen.

Au sein du Conseil régional, ma mission principale consiste à valoriser et à enrichir l’inventaire du patrimoine des 47 communes du Val-de-Marne. Dans ce cadre je réalise une étude de l’Aéroport d’Orly. En parallèle de ce projet qui m’occupe quasiment à plein temps, j’ai créé avec Stéphane Asseline, le photographe avec qui je travaille, un projet photographique sur le patrimoine du centre-ville de Villeneuve-Saint-Georges. Le point de départ de ce projet est l’inventaire du patrimoine de la ville qui a été fait par mes collègues dans les années 90. Le but est de montrer l’évolution de ce patrimoine et surtout les gens qui l’habitent. Je travaille par ailleurs avec les différents acteurs de la protection du patrimoine : la DRAC Île-de-France sur la labellisation du patrimoine du XXème siècle, les CAUE (Conseils d’Architecture d’Urbanisme et de l’Environnement) de l’Essonne et du Val-de-Marne, sur les questions de la préservation du patrimoine local.

 

- Qu’est-ce que l'Inventaire du patrimoine ? Comment est-il organisé sur le territoire ?

De tous les services patrimoniaux, l’inventaire du patrimoine est certainement le moins connu. Ce n’est pas l’inventaire des collections de musée, ni l’inventaire des monuments historiques. L’inventaire c’est avant toute chose une base de données et deux métiers : conservateur du patrimoine et photographe. La base de données est gratuite et publique, consultable sur Internet. Elle est constituée de fiches sur le patrimoine illustrées par des photographies.

La mission de l’inventaire est de recenser toutes les richesses artistiques du territoire national, de la petite cuillère à la cathédrale. C’est un travail de longue haleine qui a été lancé par André Malraux en 1964. Depuis les lois Raffarin de 2003 sur la décentralisation, chaque région dispose d’un service de l’inventaire (ils dépendaient précédemment de l'Etat via les DRAC).

L’objectif est de faire évoluer la notion même du patrimoine, à partir d’une triple approche :

  • quantitative : l’établissement de série statistiques,

  • qualitative : un regard fondé sur l’histoire de l’art,

  • territoriale : nous travaillons à l’échelle de la parcelle cadastrale.

Le travail de l’inventaire a, par exemple, dans les années 1980 fait évoluer le regard sur l’architecture industrielle en l’envisageant comme du patrimoine. Cette évolution a été consacrée en 2012 avec le classement au titre du patrimoine mondial de l'UNESCO du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais.

Très concrètement, les conservateurs vont sur le terrain pour regarder tous les bâtiments d’une ville. A partir de cette visite, on sélectionne un certain nombre de bâtiments pour leur exemplarité ou leur unicité. On rédige une fiche sur ces bâtiments sélectionnés et ils sont photographiés. L’ensemble fiche + photographies est intégré par la suite à notre base de données. Le fait de figurer dans notre base de données n’a aucune incidence légale. Nous travaillons donc souvent avec les communes qui sont très intéressées par ce type d’information.

La grande évolution des services de l’inventaire a été la régionalisation des années 2010. Ce changement de tutelle a eu plusieurs conséquences : une augmentation des moyens pour la mise en œuvre, la régionalisation des problématiques de recherche avec, par exemple, des études sur les lycées et enfin, en fonction des régions, un lien plus fort entre l’étude du patrimoine et sa rénovation.

Pavillon à Vitry-sur-Seine (c) Région Île-de-France Stéphane Asseline ADAGP

 

- Difficile de comprendre où commence et où s’arrête le patrimoine qu’il s’agit d’inventorier… Comment décide-t-on de ce qui est digne d’intérêt pour les générations futures ?

C’est le cœur de notre métier, nous sommes un peu des "trend-setters" du patrimoine ! Notre métier c’est d’anticiper les tendances patrimoniales, voir de les créer.

On ne fait pas ça au doigt mouillé, on se fonde sur la statistique et l’histoire de l’art. Pour être sélectionné et intégré à notre base de données, un bâtiment ou un objet doit être exemplaire d’un type de patrimoine ou être unique. Ce que l’on appelle dans notre jargon un "typicum" ou un "unicum". Par exemple, on intégrera ce pavillon de banlieue à la base parce qu’il est spécifique des pavillons de Vitry, ou à l’inverse, cette maison décorée par un maçon d’origine italienne sera intégrée parce qu’unique en son genre.

Il est toutefois très important de comprendre deux choses : premièrement, nous, conservateurs du patrimoine, n’avons pas le monopole du patrimoine. Le patrimoine est avant tout un regard social. Un regard que l’on peut décomposer en plusieurs éléments : le regard des spécialistes - conservateurs, architectes du patrimoine, universitaires -, le regard des amateurs, le regard des usagers du patrimoine, etc. C’est donc une notion plastique qui suit les évolutions de la société.

Deuxièmement, ce regard social peut-être cristallisé dans une protection juridique : la protection au titre des monuments historiques. Le patrimoine devient alors un statut juridique spécifique qui protège un bâtiment, un objet en raison de son importance pour la société française. Ce statut est attribué, en accord avec les propriétaires, par des commissions réunissant des spécialistes du patrimoine. L’initiative de la création d’un monument historique revient toutefois à mes collègues des conservations régionales des monuments historiques qui dépendent de l’Etat.

Aussi pour répondre à votre question, ceux qui décident de ce qui est digne d’intérêt pour les générations futures, c’est la société dans son ensemble, qui a délégué un pouvoir spécifique aux conservateurs des monuments historiques.

Le patrimoine est par essence objet de débat, car il matérialise en quelque sorte notre histoire commune.

Aéroport d'Orly (c) Stéphane Asseline 

 

- Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?

Je prépare un livre sur l’aéroport d’Orly, dont la sortie est prévue à l’automne 2018. Ce livre est l’aboutissement de quatre années de travail. L’objectif est de montrer toute la dimension patrimoniale du terminal sud de l’Aéroport d’Orly. Il s’agit attirer le regard sur une période peu connue du point de vue du patrimoine : les années 60. Ce sujet me tient d’autant plus à cœur que je suis passionné par le design et l’aviation.

En 2012, j’ai réalisé qu’il y avait peu de choses sur l’aéroport dans notre base de données. Aussi, j’ai proposé un projet de recherche sur ce que je pensais être (et je le pense toujours) un élément extrêmement important du patrimoine francilien : un aéroport construit pour les premiers avions à réactions et les jets. Il fallait toutefois trouver un angle d’analyse pertinent. C’est en préparant le projet que j’ai découvert qu’Orly avait été le premier chantier d’une génération d’artistes et de designers qui allaient occuper le devant de la scène dans les années 60-70. Le plus connu d’entre eux est Joseph André Motte. Il a notamment, avec Paul Andreu (l’architecte de Roissy), rénové dans les années 70 plus d’une centaine de stations du métropolitain parisien, créant pour l’occasion un siège qui est aujourd’hui une des icônes du métro de la capitale.

Aussi je trouvais intéressant, et original, de construire l’étude d’un aéroport à partir de ses espaces intérieurs pour mettre en valeur un chapitre méconnu des arts décoratifs français. Plus généralement, les années 60 sont pour la société française le moment du basculement dans la modernité, et dans un nouveau mode de vie largement inspiré de l’"american way of life". Dans une certaine mesure Orly incarne tout ça.

Mon projet a été adopté par la commission culture du Conseil régional, les élus en charge de la culture à la Région, et j’ai pu commencé mon travail de recherche sur l’aéroport. Au final, même si le sujet est original, cela reste un travail de recherche classique qui m’amène à consulter les archives de l’aéroport de Paris, les archives nationales, rencontrer des spécialistes de sujets aussi variés que l’architecture aéroportuaire, les avions à réactions, le design français des années 60... C’est travail passionnant.

 Les terrasses d'Orly (c) Région Île-de-France Stéphane Asseline ADAGP 

 

- Pouvez-vous nous parler d’un projet pour lequel l’action de l’Inventaire du patrimoine à eu des effets sur le développement local ?

Nos collègues de l’ex-région Midi Pyrénées nous ont présenté, lors de notre colloque annuel en 2014, un projet qui m’a particulière plu. L’expertise patrimoniale du service a été sollicitée par le maire de Saint-Affrique, une petite ville de l’Aveyron, dans le cadre la restructuration d’un îlot du centre-ville. Ils sont intervenus dans le but de nourrir la réflexion sur le projet immobilier. Leur diagnostic patrimonial a ainsi montré que le quartier a conservé des traces de l’urbanisation médiévale. Leurs conclusions ont largement contribué à nourrir le projet de rénovation de l’îlot urbain dont le patrimoine a été mis en valeur. La méthode d’analyse de l’inventaire a donc été une vraie plus-value pour le projet. Toutefois ce diagnostic a été pertinent parce que le service a été sollicité dès l’origine du projet.

Nos données servent souvent de base à la rénovation des plans locaux d’urbanisme (PLU). C’est le cas par exemple à Vitry-sur-Seine où le CAUE 94 a repris nos données pour nourrir le volet patrimonial du PLU de la ville. Toutefois nous sommes des spécialistes du patrimoine, pas de l’aménagement urbain. La réussite de l’intervention des collègues à Saint-Affrique tient aussi au respect de cette spécificité. Leurs conclusions ont été reprises et enrichies par les architectes et les urbanistes directement en charge du projet. La valeur ajoutée de notre métier c’est le temps long, celui de la recherche. Notre base de données s’enrichit depuis 40 ans, c’est ce qui ce en fait sa valeur.

Pavillons à Villeneuve-Saint-Georges (c) Région Île-de-France Stéphane Asseline ADAGP

 

- Par quels moyens les résultats de vos études sont-elles accessibles ?

Comme je vous le disais, l’Inventaire est avant tout une base de données. Celle-ci est gratuite et accessible sur Internet. Elle s’adresse à tout le monde, des professionnels du patrimoine au simples curieux, en passant par les érudits locaux et autres passionnés du patrimoine. Cette base de données est l’une des premières crées par le Ministère de la Culture, aussi, elle avait besoin d’une petite cure de rajeunissement. Les régions l’ont donc modernisée à l’aune de l’évolution de l’informatique : liens hypertexte, possibilité de joindre des pdf, etc. Cette nouvelle version de la base est en cours de déploiement sur les sites de chaque région. La prochaine évolution sera certainement celle de l’inventaire participatif par le biais du WIKI, mais on n’en est pas encore là.

En parallèle, les services ont publié de nombreux livres sur les territoires étudiés. Aujourd’hui, les régions tendent à faire évoluer la ligne éditoriale de ces publications vers des beaux-livres sur le patrimoine local. On peut citer par exemple Escaliers parisiens sous l'Ancien Régime publié par la région Île-de-France sur les escaliers des hôtels particuliers de Paris, ou Stations de sports d’hiver de la région Rhône-Alpes.

Enfin la région Île-de-France a souhaité valoriser le fonds photographique de la base de données en lançant une collection entièrement dédiée à la photographie. Les deux premiers numéros sont sortis au début du printemps de cette année. Le prochain numéro est prévu pour cet automne. Il sera consacré au projet photo sur le patrimoine de Villeneuve-Saint-Georges et ces habitants.

 

Merci Paul pour cet entretien !

 

Retrouvez toutes les données Open data de la Région Île-de-France : ici.

En savoir plus sur l'Inventaire du Patrimoine en Île-de-France : ici.

Lire d'autres articles sur les thèmes du patrimoine, de la numérisation du patrimoine, et du développement territorial.

Lire l'article précédent : quelles évolutions pour les bibliothèques, selon l'ABF ?

Please reload

Les enquêtes de Watson

Le blog qui remet

la culture en question(s)

Newsletter
Articles à la Une
Please reload

Please reload

Archives
Vous en demandez encore ? Vous aimerez aussi :
Please reload