Y a-t-il une place pour les jeux vidéo en bibliothèque ?

10/04/2017

Cette semaine, Mon cher Watson se plonge dans l'univers des bibliothèques !

 

Généralisation de l'accès à internet, dématérialisation des fonds, informatisation du prêt, apparition des livres numériques, reconnaissance du jeu vidéo... autant de bouleversements qui ont amené les bibliothèques - et les bibliothécaires - à se réinventer ces dernières années.

 

Des profondes mutations liées à l'apparition du numérique sont nés de nouveaux espaces d'accès à l'information et de sociabilisation.

 

Nous avons rencontré Alice Bernard qui travaille au sein de la médiathèque Michel Serres à Saint-Avertin (37). Elle nous parle de l'introduction du numérique - au sens large - dans le fonctionnement de la bibliothèque mais également des animations autour du jeu vidéo, la grande force de sa collection.

 

- Bonjour Alice, pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ainsi que votre rôle au sein de la médiathèque de Saint-Avertin ? 

Je suis un rat de bibliothèque depuis mes 3-4 ans, et j'ai toujours souhaité y travailler, mais pas pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui. Après mon bac, j’ai suivi une formation universitaire aux métiers des bibliothèques et de la documentation à Limoges. Ce cursus au fort accent cultures numériques, croisé avec mon côté « geek », m’a permis d’affiner mon désir de travailler en bibliothèque en me spécialisant sur les questions numériques. Après divers stages et remplacements dans des petites et grosses structures, j’ai été recrutée à Saint-Avertin, en 2012 pour mettre en place de nouveaux services numériques. La bibliothèque déménageait dans les locaux du château de Cangé, et se transformait en véritable médiathèque avec jeux vidéo, tablettes et liseuses, automates de prêt...

À la médiathèque, mes missions sont vastes. J’aime à dire que je m’occupe de tout ce qui se branche sur une prise de courant ! Jeu vidéo, tablettes et liseuses, présence en ligne (site web, page Facebook, blog…), maintenance informatique, formation auprès des collègues sur le numérique ou auprès d’usagers sous forme de rendez-vous individuels, animations numériques, veille…


- Qu'est-ce que le service "numérique" dans votre médiathèque ? Quelles sont ses missions ? 

L’espace numérique englobe plusieurs aspects. Le plus visible, et celui qui attire le plus, c’est la partie jeu vidéo. Nous proposons en effet un catalogue de plus de 1200 jeux, sur consoles et tablettes, qui est disponible à la fois en prêt et en accès libre sur place. L’objectif étant de rendre ces matériels accessibles au plus grand nombre. 

Les abonnés peuvent également emprunter une tablette ou une console de jeu, chose peu courante en médiathèque ! Nous sommes deux agents à gérer l’espace numérique, qui a rencontré un fort succès dès le démarrage. Au-delà de la gestion du fonds de jeu et de prêt de matériel, nous organisons régulièrement des animations liées au jeu vidéo (tournoi, soirée jeux en famille…), mais plus largement à tout ce qui relève de l’initiation au numérique et à la technologie : découverte de casques de réalité virtuelle, de l’impression 3D, ateliers créatifs selon les thématiques mises en avant comme la création de gif en pixel art, de manettes de jeu avec une carte électronique Makey Makey, atelier graffiti sans peinture, etc...

Autre aspect, qui est moins visible mais pourtant relève de notre mission de service public, nous sommes des personnes ressources en capacité d’aider les gens à apprivoiser les technologies actuelles (ordinateur, tablette, smartphone…). Un des rôles des médiathèques est en effet de réduire la fracture numérique ! Et enfin, parce que le livre est toujours bien présent, mais qu’il a aussi évolué dans sa forme, nous prêtons des liseuses pour les gens souhaitant découvrir la lecture numérique.

L'espace numérique de la médiathèque Michel Serres à Saint-Avertin.


- Quel est l'impact du service numérique sur le fonctionnement de la médiathèque ?

L’intrusion du numérique dans la médiathèque a eu plusieurs impacts. Il a déjà fallu que les agents apprivoisent les tablettes (leur fonctionnement, la recherche de contenu pertinent), afin de pouvoir les gérer au quotidien et d’assurer une médiation de qualité auprès du public. Côté réception du public, le fait d’avoir uniquement des tablettes dans les espaces de la médiathèque, et non des ordinateurs, a pu désarçonner les premiers temps. Le public s’y est bien adapté, parce que nous savons aussi nous montrer disponibles pour les aider à les utiliser, et au final ce support s’avère plus accessible que l’ordinateur. L’insertion du jeu vidéo et des tablettes (une vingtaine répartie dans tous les espaces) a également œuvré à transformer le regard des gens sur ce qu’est une médiathèque aujourd’hui : un véritable lieu de vie avec des rencontres, des échanges, des rires… et aussi un lieu qui s’adapte aux usages de son époque en hybridant ses collections (des ressources physiques comme le livre papier, mais aussi des ressources numériques). L’image un peu poussiéreuse de la bibliothèque comme lieu de silence et dédié à la lecture est bien loin !
Attirés par les outils numériques, les enfants mais surtout les ados sont d’ailleurs nombreux à venir (le nombre d’ados abonnés a d’ailleurs triplé !), et la médiathèque, pour son espace numérique mais pas que, est devenue un incontournable dans leurs activités.

Jeu en réalité numérique à la médiathèque Michel Serres à Saint-Avertin.


- Comment rapprocher le jeu vidéo des missions "classiques" d'une bibliothèque ? En quoi cette évolution est importante aujourd'hui ?

Le jeu vidéo est un produit culturel à part entière, au même titre que la littérature, la vidéo, la musique… Il a une histoire (plus de 40 ans d’existence !), ses auteurs, ses genres, ses best-sellers et ses titres de niche. Selon les titres, l’accent peut être mis sur un aspect en particulier : le scénario, la musique, l’esthétique graphique… qui peut faire d’un jeu une véritable œuvre. Comme avec les autres supports, il y en a pour tous les goûts : apprendre, s’émerveiller, se détendre… Sa présence en bibliothèque apparaît finalement comme assez naturelle, c’est une collection comme une autre.

Autre point, tout le monde n’a pas les moyens d’acheter du matériel de jeu vidéo, ou même si c’est le cas, le jeu vidéo reste un média onéreux ; y donner accès permet de réduire une certaine fracture numérique. C’est pourquoi nous avons aussi choisi d’acquérir deux casques de réalité virtuelle : l’un dédié au jeu vidéo, et le second orienté vers d’autres types d’expériences (exploration sous-marine, création artistique, visite virtuelle…).

Une autre de nos missions est aussi de créer du lien, entre des collections et les gens, mais aussi entre les gens eux-mêmes. Et le jeu vidéo est un excellent moyen pour créer ce lien : un joueur va par exemple naturellement solliciter un autre joueur pour l’accompagner (certains jeux sont faits pour être joués à plusieurs), ce qui est aussi l’occasion de se faire de nouveaux amis ! Le lien peut aussi être intergénérationnel. Nous avons un public plutôt familial, et notre rôle de médiateur est aussi de mettre les parents ou grands-parents à l’aise et de les accompagner dans la pratique du jeu, notamment avec leur enfant ou petit-enfant.

 
- Vous êtes actuellement présidente du groupe région Centre de l'Association des Bibliothécaires de France (ABF) et membre de la commission jeu vidéo. Quels sont les sujets abordés par cette commission ? En quoi cela vous aide-t-il dans votre travail quotidien ? Quel avenir pour le jeu vidéo dans les bibliothèques ?

Les membres de la commission jeu vidéo de l’ABF, répartis sur tout le territoire, œuvrent pour développer la présence du jeu vidéo en bibliothèque. Nous agissons de plusieurs manières : assistance aux bibliothèques qui souhaiteraient mettre en place une offre de jeu vidéo dans leur structure, participation à des journées d’études ou à des journées de formation professionnelle, animation d’ateliers, administration d’un groupe Facebook pour faciliter les échanges entre professionnels (plus de 4 400 membres !). Nous avons également édité un livre, Jeux vidéo en bibliothèque, qui permet d’avoir l’essentiel des éléments pour les médiathèques souhaitant mettre en place une offre de jeu vidéo. Constituer un réseau de contacts est important car il permet de ne pas se sentir seul dans sa structure. C’est l’occasion de pouvoir échanger avec d’autres collègues sur de nombreux sujets : partage de veille, recherche d’intervenants pour une animation, de titres de jeux pour proposer une action thématique, faire part de ses difficultés, il y a toujours un collègue pour avoir une réponse à apporter, ou donner d’autres idées inspirantes pour de nouvelles actions !

Que le jeu vidéo soit en accès permanent dans un espace dédié comme chez nous, ou en accès ponctuel lors d’animations, il n’est pas encore monnaie courante (pour des raisons d’espaces, de moyens financiers et parfois de frilosité d’agents ou de tutelles), mais il est quand même aujourd’hui largement implanté dans les médiathèques de France (voir la carte), et souvent ajouté dans la construction de nouveaux équipements. Le jeu vidéo en bibliothèque a encore de beaux jours devant lui !

 

Merci Alice d'avoir répondu à nos questions !

 

Lire l'interview précédente : quels enjeux pour les relations presse dans le secteur culture ?

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