Quand, comment et pourquoi numériser le patrimoine ?

Etude d'objets anciens, valorisation de collections sur supports digitaux, sauvegarde d'œuvres ou sites en danger... Les raisons sont nombreuses pour numériser le patrimoine des collectivités et institutions publiques, aussi bien que celui du secteur privé (culturel, individuel, entreprises...).

Et pourtant, tout n'est pas aussi simple. De la stratégie de numérisation, à l'exploitation des données, en passant par le choix du prestataire, les campagnes de numérisation sont longues et complexes. 

Mon cher Watson a rencontré Emeline Dodart-Gosse. Cette jeune entrepreneuse dynamique s'est mise à son compte il y a un peu plus d'un an pour aider au bon déroulement de la numérisation du patrimoine culturel. Elle nous explique son travail et les enjeux de la numérisation du patrimoine.

 

 - Bonjour Emeline, quel est votre parcours et en quoi consiste votre métier ?

J’ai fais des études d’histoire de l’art avec une spécialité sur le patrimoine écrit car j’étais amoureuse des manuscrits médiévaux enluminés ! J’ai ensuite obtenu un des premiers masters qui abordait sérieusement la question des projets de numérisation dans la valorisation du patrimoine car l’aspect technique de ce métier m’intéressait beaucoup.

Pour mon premier poste, j’ai participé à la grande aventure du premier marché de numérisation de masse au sein de la BnF en 2007. En 2009, j’ai eu l’opportunité de monter une antenne de production pour un prestataire de numérisation patrimoniale. Ce fut une aventure incroyable car j’ai pu collaborer pendant 7 ans à plusieurs centaines de projets pour des institutions très diverses en archives, musées, bibliothèques ou entreprises. J’encadrais au moment de mon départ une quinzaine de personnes et une centaine de dossiers différents en parallèle.

Fin 2015, j’ai quitté mon poste pour me consacrer à ce qui me tenait à cœur : accompagner les acteurs de la numérisation patrimoniale en les éclairant sur les risques, les bénéfices et les obligations inhérents à ces projets particuliers. C’est en écoutant les nombreux interlocuteurs que j’ai compris leurs difficultés : on leur demandait tout d’un coup de devenir des experts de la numérisation pour mener le projet à la réussite alors que cela n’était pas leur métier ! Cela n’était pas évident pour certains et le prestataire de numérisation ne pouvait pas se substituer au travail de son client. Je me suis dit qu’il y avait sans aucun doute un véritable service à valeur ajoutée que je pouvais leur proposer ayant plus de dix ans d’expériences professionnelles dans le domaine.

 

- Quels services proposez-vous avec Num&Patrimoines, et à qui s’adressent-ils ?

Je souhaite apporter un accompagnement véritablement personnalisé aux établissement publics ou privés culturels ainsi qu’aux entreprises souhaitant valoriser leur patrimoine. Je ne suis pas là pour prendre les décisions à la place de ces établissements mais les éclairer sur leurs choix et pouvoir les prévenir sur les conséquences positives et/ou négatives que cela peut avoir sur leur projet.

Je m’adapte aux besoins de chacun : l’expression du besoin, la coordination de préparation des fonds, la rédaction du cahier des charges, la sélection du prestataire, ou encore la réalisation du contrôle qualité des images. Ainsi, je peux intervenir sur toute la chaîne ou uniquement en assistance technique sur un point qui serait bloquant pour l’équipe de projet.

Le contrôle qualité des images numérisés est par exemple un véritable point noir : il n’est pas assez souvent anticipé et peut créer de véritable blocage si des défauts ont été constatés après le délai contractuel. Par ailleurs, savoir vérifier l’ensemble de la chaîne : qualité intrinsèque de l’image, métadonnées, structure des fichiers ou du nommage ne s’improvise pas.

Par ailleurs, encore trop de fonds numériques sont invisibles aujourd’hui car les établissements n’ont pas les outils adaptés à la gestion et la valorisation de leurs images. Je propose de réaliser également une analyse de l’état actuel et accompagne dans la réalisation d’un projet adapté à la taille de la structure pour que le projet de numérisation n’ait pas été réalisé pour rien. Je veux pouvoir être la fée solution permettre à mes clients de se déstresser et se focaliser sur leur métier au quotidien.

 

pour la Société Manzara

 

- Vous travaillez en freelance : est-ce une nouvelle tendance pour les métiers du patrimoine culturel ?

Je me suis lancée seule car aucune entreprise ne proposait l’accompagnement que je souhaitais mettre en place et c’était l’occasion pour moi de pouvoir travailler « à ma façon ». Néanmoins, dans mon ancien poste j’encadrais une équipe formidable qu’il m’a été très difficile de quitter. J’ai donc eu dès le début le désir de reconstituer une équipe autour de moi et cette idée a pu se concrétiser il y a quelques mois lorsque j’ai rencontrée en quelques semaines des personnes avec qui il y a eu tout de suite un feeling de travail.

Mon idée de départ était de pouvoir proposer à mes clients d’autres indépendants « experts » sur les domaines qui n’étaient pas de mon ressort mais qui était en lien avec la préparation ou la valorisation de leurs fonds numérisés (classement d’archives, muséographie, édition de livre, parcours de visites, etc.).

Je suis intimement convaincue que nous ne pouvons pas progresser seul dans une réflexion d’évolution des métiers culturels sans échanger avec d’autres professionnels. Les échanges sont très riches et permettent de décloisonner les problématiques. Aujourd’hui, nous réfléchissons à la mise en place d’un statut pour ce collectif que nous avons appelé très simplement Les Indés du Patrimoine.

Je crois très sincèrement aujourd’hui que le statut d’indépendant est utilisé par les entrepreneurs pour effectuer le poste de leurs rêves et vivre de leur passion. Cette tendance est d’ailleurs généralisée à tous les secteurs, le culturel n’échappe donc pas à cette règle. Pour avoir rencontré beaucoup d’indépendants en 2016, ils ont des parcours très différents : début de vie active pour certains, poursuite évidente d’une carrière professionnelle comme moi ou reconversion professionnelle plus tardive pour d’autres.

La satisfaction de mes premiers clients est pour ma part la meilleure reconnaissance de ce choix.

 

copyright Tribvn

 

- De manière générale : pourquoi faut-il numériser son patrimoine ?

La numérisation du patrimoine a été soutenue dès 1996 par le ministère de la Culture et de la Communication. Elle a été très tôt considérée comme un moyen de préservation des œuvres : permettre la consultation virtuelle d’un document sans l’endommager.

Aujourd’hui, la numérisation est envisagée comme un moyen de conservation et de diffusion mais également de création ou de valorisation des territoires. Les établissements culturels ont comme mission de pouvoir rendre accessible le patrimoine aux différents publics : chercheurs, étudiants, scolaires, touristes. L’image et les outils à mettre en place ne seront pas les mêmes selon la finalité : un chercheur aura besoin d’un outil ergonomique avec un zoom approprié et un bon moteur de recherche tandis que le grand public aimera se balader virtuellement dans des thématiques qui l’inspirent : sa ville, les personnalités historiques, les écrivains… Il y a plusieurs millions de documents numérisés libre de droits qui sont aujourd’hui accessibles sur la Toile (bien que certain candidat à la présidentielle ne soit toujours pas au courant).

En entreprise, le retour sur investissement doit être démontré avant d’envisager une campagne de numérisation. Aujourd’hui, les plus grandes marques ont compris que pour fédérer les employés il était important de valoriser l’histoire de l’entreprise à travers son patrimoine : appartenir à une entreprise qui dure dans le temps est rassurant et valorisant.

A côté de cela, les PME qui ont un savoir-faire unique ou très particulier y réfléchissent afin de permettre la transmission des mémoires fonctionnelles de l’entreprise surtout lorsqu’il y a un fort investissement en Recherche & Développement dans les métiers de la création (mode, joaillerie, parfumerie, etc.). Numériser le patrimoine de création des produits permet un triple enjeu : une économie à moyen terme en ayant toute la documentation ancienne nécessaire au développement de nouveaux produits, l’assurance de la pérennité des savoir-faire et la possibilité de pouvoir répondre rapidement lors de contentieux juridique dans les cas de contrefaçon par exemple. J’ai travaillé par exemple avec une marque de cognac pour réaliser une analyse et un cahier des charges pour la numérisation de leurs fonds d’étiquettes en HD qui vont leur permettre d’obtenir de meilleures preuves face aux bouteilles contrefaites. Le zoom HD et la visibilité des détails vont être le garant de preuves.

 

copyright Tribvn

 

- Quels sont les outils de numérisation existants ?

Le choix du matériel de numérisation pour les supports papiers est aujourd’hui à la fois complexe et très simple ! Complexe, car il existe de nombreuses marques et modèles mais simple car ils ont chacun leur particularité et le choix s’impose en fonction de la typologie de documents à numériser.

Des plaques de verre pourront être numérisées avec un banc de reproduction adaptée et une table lumineuse qui permet de laisser passer la lumière à travers le support transparent tout en garantissant une prise de vue optimum et une manipulation limitée.

Tout l’enjeu dans le choix du matériel est d’obtenir un visuel de qualité tout en préservant le document des risques inhérents à une manipulation technique. Les documents reliés sont le plus souvent numérisés par des scanners développés pour ce besoin avec une balance compensatrice pour l’ouverture de la reliure ou au contraire un système permettant de limiter l’ouverture à 90/120° pour les ouvrages les plus fragiles. Il existe ensuite différentes approches selon les marques : lumière fixe et dirigée ou au contraire une lumière dite « à balayage » qui va parcourir l’ensemble de la zone à numériser avec une puissance constante. Les lumières peuvent être à néon, à flash ou plus moderne en LED ! En fait je crois que je pourrais en parler pendant des heures mais ce qu’il faut retenir est que les techniques sont suffisamment diverses aujourd’hui pour trouver son bonheur. Je rajouterai également qu’il n’y a pas toujours besoin de machines sophistiquées pour obtenir de très bons résultats.

La numérisation vidéo est paradoxalement plus complexe car elle réclame des appareils pouvant lire le support magnétique et les modèles de cassettes sont très nombreux. Il est parfois nécessaire d’effectuer des traitements contre les problèmes d’humidité comme le tape baking pour garantir une meilleure numérisation.

 Sfate & Combier

 

- Un exemple de réalisation dont vous êtes particulièrement fière ?

Ce n’est pas le plus récent mais les projets auxquels je participe sont souvent contraint par une demande de confidentialité absolue. Je peux néanmoins vous parler d’une très belle expérience au printemps 2016 au sein de l’entreprise Sfate & Combier. Je me suis immergée au cœur de l’usine de textile de soie et de ses équipes en Isère pour comprendre avec eux le circuit de la création du produit à son archivage définitif. Un fonds incroyable de catalogues anciens était à disposition de l’équipe de R&D : il était essentiel de proposer des priorités de numérisation en fonction de leur besoin de travail. Ce travail a permis de faire une synthèse des savoir-faire de l’entreprise tout en donnant la voie à une autre façon de concevoir l’avenir : préserver le passé pour le valoriser au sein des équipes et dans la création de nouveaux produits grâce à la dématérialisation. Derrière le mot numérisation, il ne faut pas jamais oublier qu’il y a une histoire humaine. On numérise le patrimoine pour transmettre un contenu qui peut être auréolé de valeurs très positives pour les gens. J’ai eu ce sentiment lors de mon intervention qui a été particulièrement appréciée aussi bien par les équipes que par la direction.

 

 

Merci Emeline d'avoir répondu à nos questions. Pour en savoir plus sur la numérisation du patrimoine, et sur le collectif des Indés du Patrimoine, n'hésitez pas à suivre Emeline et Num&Patrimoine sur les réseaux sociaux.

Et pour personnaliser tout ça, voici une photo de notre rencontre avec Emeline (et madame papier) au SITEM 2017 publiée sur le compte twitter d'Emeline Dodart-Gosse @NumPatrimoine

 

Lire d'autres articles sur la valorisation du patrimoine.

 

Lire l'interview précédente : Financement des restaurations des monuments : la Fondation du patrimoine

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