Poésie rime avec jardin chez Ronsard

10/01/2017

Comment mettre en valeur une maison d'écrivain ? Comment trouver le bon équilibre entre patrimoine, histoire du lieu et l'œuvre littéraire de son illustre occupant ? Mon cher Watson a été très impressionné par la réponse du Prieuré Saint-Cosme, demeure de Ronsard.

Situé à La Riche, commune attenante à la ville de Tours, le site se trouve en plein cœur du Val de Loire. Les bâtiments sont mis en valeur par un jardin. Des bornes interactives immergent le visiteur dans l'œuvre du poète de la Renaissance. Dans le réfectoire, des artistes contemporains exposent régulièrement. Le Prieuré Saint-Cosme, rénové récemment, arbore une muséographie intelligente, moderne et respectueuse du lieu et des visiteurs. Tous les éléments sont réunis pour que tous les visiteurs y trouvent leur compte : balade bucolique dans les jardins, immersion dans la poésie de Ronsard, découverte de la vie d'un monastère...

 

Nous avons rencontré Vincent Guidault, responsable du site pour en savoir plus sur la restauration des bâtiments, la rénovation de la scénographie et la mise en place d'une stratégie de médiation culturelle.

 

- Bonjour Vincent, pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ainsi que votre rôle au sein du Prieuré St-Cosme ?

Mon goût pour l’histoire m’a conduit à suivre des études de… géographie à l’Université François Rabelais à Tours. La géographie m’intéressait parce qu’elle est une science de synthèse qui offre une grande ouverture sur le monde et sur la relation des hommes avec leur environnement. Naturellement la voie vers l’enseignement était toute tracée. C’était sans compter l’attrait pour un métier que j’ai découvert lorsque j’étais étudiant : celui de guide dans des lieux patrimoniaux. C’est la transmission qui est le moteur de mon parcours.

Je travaille au prieuré depuis janvier 2000, d’abord en tant que médiateur, puis j’ai accompli pendant deux ans une mission très enrichissante de programmation culturelle dans les monuments gérés par le Département d’Indre-et-Loire.

Après avoir décroché le concours d’assistant de conservation du patrimoine, j’ai pris mes fonctions de responsable au prieuré Saint-Cosme en 2004 pour m’investir pleinement dans un ce lieu où tout était à faire.

Au prieuré, j’exerce depuis douze ans les missions liées à la conservation, la programmation culturelle, suivi de la médiation auprès des publics, à l’encadrement de cinq agents et je pilote le projet scientifique et culturel.

 

Vue générale du prieuré et de ses nouveaux jardins depuis l'entrée - crédit photo (c) Léonard de Serres.

 

- Vous avez inauguré début 2015 un tout nouveau parcours de visite pour raconter Ronsard, sa vie au Prieuré, son œuvre. La caractéristique de ce nouveau parcours est d'avoir été pensé par et pour les médiateurs. Pourquoi ? Qu'est-ce que cela apporte au visiteur ?

Quand on travaille sur un projet de parcours de visite, on sait que l’on s’adresse à un nombre de visiteurs potentiellement plus important que celui des visiteurs qui suivent une visite commentée. Dans notre cas 70% des visiteurs visitaient par leurs propres moyens aidés d’une petite brochure. C’est donc un enjeu important mais, pour autant faut-il opposer parcours de visite libre et visite commentée par un médiateur ? N’y a-t-il pas nécessité de construire un discours cohérent partagé par les médiateurs – qui incarnent le lieu – et qui donne aux visiteurs un sentiment d’unité ? Ayant moi-même débuté comme médiateur – j’endosse encore volontiers ce rôle à l’occasion – je pense que si le contenu scientifique doit être irréprochable, la manière d’aborder un thème doit faire l’objet d’un croisement d’approches. Les médiateurs sont d’abord riches d’une connaissance des publics et ont une forte expérience dans la manière de vulgariser et de mettre en perspective les divers sujets. Chacun avec sa sensibilité a eu « voix au chapitre » et collectivement nous avons défendu une découverte de l’œuvre de Ronsard qui mette en avant son inventivité et la richesse des genres poétiques qu’il a développés sans oublier de contextualiser son travail. Le personnage y a gagné en profondeur, en complexité et est redevenu la figure humaniste qu’il était.

L’adhésion des médiateurs à ce projet a permis d’imaginer que le parcours soit aussi un outil qui permette au médiateur de puiser à son gré dans les données contenues dans les bornes tactiles ou sonores pour enrichir et illustrer sa visite commentée. Par exemple la maquette tactile 3D qui présente l’évolution architecturale du prieuré est projetable au mur pour être commentée directement par le médiateur.

Livre projeté et frise dans la salle « Ronsard, poète de la Renaissance », logis du prieur

Crédit photo (c) Léonard de Serres.

 

- Les nouvelles technologies sont très présentes tout au long du parcours : carte interactive, lecture de poèmes, etc... Comment intègre-t-on ces dispositifs dans un parcours de visite sans altérer l'expérience du visiteur ?

De mon point de vue les nouvelles technologies sont des outils au service d’un discours. On ne peut pas concevoir un parcours scénographique en direction d’un public si l’on utilise pas les mêmes technologies que celles qu’il utilise au quotidien. Mais il faut faire des choix. Le nôtre a été de privilégier le fait que notre sujet - la poésie de Ronsard - est un art de la sonorité et c’est donc par le son que nous avons occupé les espaces. Mais la poésie est aussi un art de l’éphémère, quelque chose à saisir dans l’instant. Il était donc important que la poésie ne devienne pas envahissante. Avec le système de la puce RFID insérée dans son livret le visiteur choisit le moment, le thème, la durée du poème à entendre. Il construit son propre parcours autour de 11 pupitres qui ritualisent la visite en regroupant à chaque salle les informations au sein d’un écran tactile ou d’un grand livre à feuilleter ou d’une projection.

La présence de ces appareils technologiques a été réduite au maximum afin de laisser transparaître la qualité architecturale des bâtiments classés et conserver l’atmosphère d’une bâtisse du 14ème siècle : les projections sont réalisées à même les murs en pierre de taille, les vidéoprojecteurs, les systèmes audio, le chauffage électrique, et les boucles magnétiques sont intégrés dans des mobiliers dessinés sur mesure. Ce sont donc bien la maison, son mobilier et ses collections (éditions originales) qui sont mis en valeur.

Le recours aux nouvelles technologies participe aussi à la question du rythme qui se pose dans tout parcours et qui permet d’alterner les moments plus forts avec des moments plus intimes et solliciter des sens différents.

La nouvelle scénographie de la chambre de Ronsard, logis du prieur - crédit photo (c) Léonard de Serres

 

- Des fouilles archéologiques ont été réalisées en 2009/2010. Elles ont révélé d'anciens bâtiments du monastère du XIIème siècle. A la suite de cela, vous avez décidé de créer un nouveau jardin, mettant en valeur les ruines. Quel a été votre parti-pris ? 

Nous étions confrontés à des problèmes sanitaires sur nos bâtiments dont l’origine était liée à la présence d’importants remblais en pieds de murs. Le parti pris était d’offrir un aménagement qui garantisse la bonne conservation des bâtiments à travers le temps. Les décaissements ont permis la découverte de nouveaux murs, de cours, de cimetières et nous a amené à déterminer la fonction et la symbolique de chacun de ces espaces. Cette logique d’organisation est devenue la trame du nouveau jardin qui sert avant tout la compréhension et la lecture du bâti. De cette manière on peut faire revivre dans l’esprit du public les rituels de la communauté : ici on dort, ici on mange, là on se réunit, là on communie, plus loin on soigne et on enterre ses morts…

Douze espaces ont ainsi été créés, chacun au service d’une narration. Par exemple les douze figuiers qui accueillent le visiteur et qui sont placés sur l’ancien cimetière des laïcs, évoquent un texte du 12ème siècle où les moines parlent du prieuré comme d’un quasi paradis terrestre, et dans la Bible le figuier est l’arbre du jardin d’Eden…

Les jardins évoquent des fonctions utilitaires et symboliques propres à la présence des religieux. On raconte l’histoire de la production sous l’angle historique. Qu’est-ce qui était servi à la table des moines au Moyen-Age ? Qu’est-ce que Ronsard aurait pu déguster à la Renaissance ? Les plantes racontent aussi les voyages des hommes et cette logique du récit nous a amené à proposer la diversité, la qualité, la rareté et donc à privilégier des modes de culture et d’accompagnement du jardin respectueux de l’environnement. Parler de développement durable dans un prieuré millénaire tombe sous le sens !

L'ancienne scénographie du rez-de-chaussée du logis du prieur - crédit photo CD37

 

- Ce qui frappe lors de la visite c'est la très grande cohérence de l'ensemble du lieu. Graphisme, discours, jusque dans les produits vendus dans la boutique, tout raconte au visiteur la même histoire. En quoi est-ce important pour l'expérience du visiteur ?

C’est un lieu pluriel avec des approches différentes mais finalement très complémentaires et notre chance a été de pouvoir mener conjointement deux projets : celui des jardins et celui du parcours scénographique. Et c’est un même socle d’hommes et de femmes qui a travaillé au renouveau du lieu, avec évidemment l’adjonction de talents recrutés ailleurs comme l’équipe scénographique pluridisciplinaire proposée par In Site, ou Thibaud Chignaguet, le graphiste qui a créé notre logo à l’occasion de la réouverture.

Les deux projets se sont interpénétrés : le jardin fait aussi partie du parcours scénographique et donc il fallait que les matériaux (le bois brut, le métal oxydé), la place de chaque élément, soient raccords pour que le visiteur ait ce sentiment d’unité, de cohérence mais aussi d’harmonie. Chaque chose est à sa place et n’est jamais le fruit du hasard. Le visiteur n’a qu’à se laisser porter par l’histoire qu’on lui raconte et repartir en emportant avec lui le souvenir d’un lieu à la fois apaisant et riche pour le corps et l’esprit.

La billetterie/boutique qui accueille le visiteur et qui conclut le parcours concourt à prolonger l’ambiance de la visite. Cela passe par la création d’une gamme de produits estampillés avec le logo du prieuré (infusions, miel, vaisselle, carnets, stylos, sacs…), le choix de produits alimentaires bio et locaux, des jeux éducatifs pour les enfants, une librairie riche en titres de poésie, littérature, beaux-arts, botanique, histoire… Autant de souvenirs de qualité qui peuvent faire écho au moment privilégié passé dans ce lieu.

Le cabinet de travail de Ronsard avant travaux, logis du prieur, crédit photo CD37

 

- Le Prieuré St-Cosme se trouve à La Riche, dans l'agglomération de Tours, au cœur des châteaux de la Loire. Est-ce un avantage, un inconvénient ? Vers quelle cible vous tournez-vous ? Comment attirer le visiteur de la région et le touriste ? 

Evidemment, c’est un avantage de se situer dans l’agglomération tourangelle, en terme de transports, de partenariats, de public potentiel, même si la ville offre aussi ses nuisances visuelles et sonores pas toujours en accord avec l’idée qu’on peut se faire de la quiétude d’un monastère médiéval ou d’une maison d’écrivain.

La proximité des Châteaux de la Loire, si elle est un atout d’un point de vue touristique, est aussi une source de concurrence. Or le prieuré n’est ni un château ni un jardin de la Loire ; il est atypique. Son architecture n’est pas renaissance mais son personnage phare appartient à cette époque, l’architecture n’est pas civile mais religieuse tout comme le jardin n’est pas un jardin d’agrément mais un lieu qui évoque plus l’utilitaire et le symbolique. Tout ceci nous amène à cultiver une identité propre pour proposer une visite alternative. Nos propositions vont donc dans le sens de la diversité des approches : le jardin, l’architecture, l’histoire, la poésie, les arts plastiques et dans celui du dialogue entre ces éléments. Cette richesse combinée au fait que nous offrons au visiteur l’espace et le temps nécessaire pour se ressourcer, pour se nourrir du lieu, fait notre singularité.

Depuis la réouverture, nous ciblons directement le public familial qui, jusqu’alors, était quasiment absent. Cela s’est traduit par l’intégration dans le parcours de visite d’un parcours enfant pour les 8-12 ans (Le Parcours de Petit Pierre), la création d’ateliers de livres d’artistes, d’origamis, de contes lors des vacances scolaires, et la création d’un jeu de piste permanent pour les 5-7 ans (Plume, où es-tu ?).

Dans le même temps, nous continuons notre politique d’exposition en faveur de l’art contemporain. Depuis déjà quelques années nous défendons une esthétique contemporaine de l’art qui soit en écho avec les thématiques du prieuré et qui instaure un dialogue entre passé et présent mais aussi entre les arts notamment entre la poésie et la peinture. Après le peintre Zao Wou-Ki, créateur des vitraux du réfectoire en 2010, les expositions d’Ernest Pignon-Ernest, du sculpteur Bernard Dejonghe ou du photographe Georges Rousse ont été une manière de susciter chez les visiteurs de la Région l’envie de revenir au prieuré pour vivre des expériences différentes.

Enfin, nous multiplions les partenariats avec les acteurs culturels et sociaux de l’agglomération pour proposer au public local des temps de rencontre autour des thématiques que nous défendons.

 

Merci Vincent Guidault d'avoir répondu à nos questions.

 

Lire d'autres Enquêtes de Watson au cœur du Val de Loire

 

Lire l'interview précédente : Fidéliser ses publics grâce aux logiciels de billetterie

Please reload

Les enquêtes de Watson

Le blog qui remet

la culture en question(s)

Newsletter
Articles à la Une
Please reload

Please reload

Archives
Vous en demandez encore ? Vous aimerez aussi :
Please reload