ExpoMérovingiens #2 : Médailles et manuscrits rares de la BnF à Cluny

30/11/2016

Fruit d'un partenariat scientifique inédit entre le musée de Cluny et la Bibliothèque nationale de France, l'exposition "Les Temps mérovingiens" présente plus de 150 œuvres, sculptures, manuscrits enluminés, pièces d’orfèvrerie, monnaies, textiles ou encore documents d’archives.

 

Ces objets plongent le visiteur au cœur de l'histoire du Haut Moyen Âge et racontent la vie des hommes et des femmes ayant vécu entre le Vème et le VIIIème siècle.

 

Après un entretien avec avec Isabelle Bardiès-Fronty, conservateur en chef au musée de ClunyMon cher Watson propose une interview croisée des deux commissaires de la Bibliothèque nationale de France.

 

L'occasion de comprendre comment se travaille une exposition cohérente à la croisée de plusieurs disciplines scientifiques et d'en savoir plus sur les spécialités de d'Inès Villela-Petit, Conservateur du département des Monnaies, Médailles et Antiques de la BnF, et de Charlotte Denoël, Conservateur en Chef du service des Manuscrits médiévaux de la BnF.

 

 

- Bonjour, pouvez-vous nous présenter vos parcours et vos fonctions au sein de la Bibliothèque nationale de France ?

 

 Inès Villela-Petit : Historienne de l’art et médiéviste formée à l’École nationale des Chartes et à l’École du Louvre, je suis conservatrice au Cabinet des médailles depuis 2003. J’ai plus particulièrement en charge les collections de médailles et les monnaies byzantines et de l’Orient latin, mais ma spécialité première, qui reste ma principale spécialité de recherche depuis ma thèse d’archiviste paléographe en 1995, est l’enluminure et la peinture médiévale. J’ai été associée à des expositions au Musée du Louvre (« Paris 1400 » en 2004) et au Grand Palais (« France 1500 » en 2010) et été commissaire de plusieurs autres à la Bibliothèque nationale de France, notamment « 1204, la quatrième croisade » et, hors du Moyen Âge, « David d’Angers, les visages du romantisme ».

 

 Charlotte Denoël : Entrée au département des manuscrits de la BnF en 2002 comme chargée de collections, je me suis occupée des manuscrits latins du Moyen Âge, avant de devenir en 2011 chef du service des manuscrits médiévaux. Cette responsabilité m’amène à assurer des tâches variées, qui englobent aussi bien le commissariat d’expositions et le suivi des prêts de manuscrits pour des expositions extérieures que le catalogage, la définition des programmes de numérisation, la valorisation des collections au travers de la participation à des programmes de recherche ou de conférences auprès d’un public élargi, le suivi des acquisitions patrimoniales, la gestion de mon équipe, etc.

 

- Les pièces de monnaie, qu’elles soient anciennes ou plus récentes, sont des objets qui fascinent. Que nous racontent-elles sur leur époque ?

 

IVP : Moyens d’échanges et instruments du pouvoir, les monnaies nous parlent d’histoire économique et sociale, mais elles sont aussi intéressantes à bien d’autres égards. Objets épigraphiques (elles portent généralement une inscription), elles représentent une source iconographique bien plus abondante que la plupart des autres artefacts.

Le monnayage mérovingien hérite du système or – argent – bronze de l’Empire romain tardif, mais le bronze, c’est-à-dire la petite monnaie, se raréfie au point que les numismates se demandent s’il n’y a pas eu retour au troc pour les échanges courants. Cependant, les ateliers monétaires en Gaule franque se multiplient : on dénombre plus de 700 (!) noms de lieux différents sur les monnaies, contre quatre ateliers tout au plus au Bas Empire.

Après une période d’imitations byzantines et en dehors de quelques rares séries portant le nom d’un roi mérovingien, la monnaie-type, tiers de sous d’or puis deniers d’argent, donne le nom du monétaire en charge de l’atelier et son lieu de frappe (par exemple le monétaire Frédéric – FRIDIRICO – à Poitiers – PECTAVIS), associés à l’image d’un buste de profil à l’avers et à une croix ou un autre symbole chrétien au revers. Les visages, souvent très stylisés avec leurs chevelures hirsutes, sont parfois pleins d’humour, ainsi ceux formés de lettres.

 

- De nombreux manuscrits médiévaux sont présentés au public : que contiennent ces documents remarquables ?

 

CD : Les manuscrits présentés dans cette exposition contiennent principalement des textes à caractère religieux : Bibles, œuvres des Pères de l’Église, ouvrages liturgiques tels que sacramentaires, Recueils de sermons, Vies de saints… Ils sont copiés pour les besoins des établissements religieux, pour la liturgie ou pour l’étude, au sein de scriptoria, ateliers de moines copistes nichés dans les principaux foyers religieux et culturels de Gaule : Lyon et Vienne dans la vallée du Rhône, Luxeuil en Franche-Comté, Corbie et Laon dans le Nord, Chelles en Seine-et-Marne, etc.

Les copistes sont le plus souvent des moines ou des moniales, mais on trouve aussi quelques laïcs. Plusieurs de ces centres ont élaboré leur propre écriture minuscule, aux côtés des écritures plus calligraphiques héritées de l’Antiquité telles que l’onciale. C’est précisément cette coexistence de systèmes graphiques variés sur le territoire franc qui fait toute la richesse et l’originalité de la période. Nombre de manuscrits sont également rehaussés d’un décor multicolore d’une remarquable diversité. Aussi bien la polychromie que le vocabulaire ornemental présentent de nombreuses affinités avec l’orfèvrerie cloisonnée et contribuent à créer un effet visuel saisissant.

 

- Comment se travaille la complémentarité et la mise en résonance des artefacts sur une exposition telle que "Les Temps mérovingiens" ?

 

IVP : Nos propres collections ont formé la base du corpus : l’orfèvrerie wisigothique et la bourse-reliquaire du Musée de Cluny, les manuscrits dont certains tel le Lectionnaire de Luxeuil richement enluminés, et les trésors du Cabinet des médailles : le mobilier de la tombe de Childéric, père de Clovis, le trésor liturgique portatif de Gourdon, le trône de Dagobert, la croix de saint Eloi et le disque de Limons. A ceux-ci se sont ajoutées des œuvres habituellement conservées en réserve (céramique, verrerie, fibules, bagues, monnaies) et de nombreux prêts.

La liste des prêts se fonde sur des lectures, repérages dans les fonds anciens comme parmi les fouilles récentes, et visites dans des bibliothèques et des musées français, suisses, belges, allemands... Nous avons tenu au Musée de Cluny beaucoup de réunions préparatoires avec mes collègues. J’arrivai avec mes petites (ou plutôt longues) listes classées par typologie et par institutions : la pierre tombale de l’évêque Boèce à Venasque, les tables d’autel provençales, les reliques de Delémont, le casque de Vézeronce, les verres du British Museum, les fibules de la dame de Klepsau au Musée de Karlsruhe… Nous en discutions puis intégrions les œuvres retenues à notre plan. Le corpus potentiel est très important et les commissaires se sont souvent trouvées confrontées à l’embarras du choix ! Nous avons aussi été aidées par le comité scientifique de l’exposition, à la fois dans notre réflexion sur les articulations du propos, d’emblée centré sur l’art et la culture, et à travers des suggestions de prêts complémentaires. Les échanges avec les membres du comité scientifique, qui ont ensuite largement contribué à la rédaction du catalogue, permettaient d’intégrer les derniers acquis de la recherche archéologique et historique.

Le parti-pris thématique, plutôt que chronologique ou par matériaux, a permis de mettre en relation des œuvres variées, par exemple autour de l’écrit (chartes, manuscrits dans divers styles d’écriture, mais aussi épitaphes, bagues à inscriptions, amulettes), ce qui souligne l’importance de ses usages tant publics que privés, voire magiques, dans un royaume franc bien plus lettré qu’on ne l’imagine.

 

CD : Notre principal objectif lorsque nous avons procédé à la sélection des œuvres issues d’établissements très divers était la réunion de supports aussi variés que possible, afin de faire dialoguer les objets d’art avec les manuscrits enluminés et de présenter ainsi la diversité des styles et la virtuosité des techniques pratiquées dans le monde mérovingien. Les œuvres ont été sélectionnées pour leur intérêt scientifique, leur provenance archéologique ou historique et leur esthétique. La complémentarité des spécialités et des collections entre les trois commissaires a grandement facilité le travail de sélection, car nous avons pu mutualiser nos connaissances respectives.

 

- En tant que conservatrices, quels procédés vous semblent aujourd’hui les plus adaptés pour valoriser et transmettre l’héritage médiéval ?

 

IVP : Tous les moyens sont utiles et complémentaires. Une grande exposition est souvent un catalyseur autour duquel se regroupent à la fois des publications savantes et des ouvrages plus accessibles, un colloque ou une journée d’études, des conférences, des visites commentées, des reportages, des articles de presse, des jeux pour enfants, des romans historiques aussi, comme le Frédégonde de Charlotte Feffer qui rend accessible une foule de détails de la vie quotidienne de l’époque puisés aux meilleures sources.

L’exposition attire l’attention de la presse et du public. Elle est l’occasion de faire connaître les découvertes et les analyses des chercheurs, l’occasion aussi de redécouvertes. Les œuvres ainsi mises en valeur sont placées dans un contexte qui leur donne un surcroît de sens, ce qui fait qu’on peut voir d’un regard neuf même les plus célèbres. J’insisterai cependant sur la recherche scientifique en amont, qui irrigue toute la chaîne de transmission jusqu’à la médiation culturelle et aux livrets pédagogiques. L’intérêt de l’exposition « Les temps mérovingiens » est aussi celui d’un aggiornamento du regard que les Français portent sur cette haute époque, qui n’a sans doute pas encore été renouvelé en profondeur depuis Les récits des temps mérovingiens d’Augustin Thierry au milieu du XIXe siècle.

 

CD : Tous les moyens sont bons pour faire connaître au public les œuvres médiévales, qu’il s’agisse d’objets ou de manuscrits : leur numérisation en 2D ou 3D grâce aux technologies de pointe, leur présentation au sein d’expositions, l’organisation de conférences, la publication de catalogues d’exposition, d’ouvrages de valorisation, leur mise en ligne sur les réseaux sociaux ou bien au sein d’applis dédiées au patrimoine culturel telle l’appli CulturMoov qui offre en consultation plusieurs manuscrits et objets de la BnF et qui vient d’être déployée dans une centaine d’abribus parisiens, etc. Connaître le passé est essentiel pour pouvoir vivre dans le présent, et les œuvres d’art sont un bon vecteur de cette connaissance, car elles nous éclairent sur l’histoire, la culture et la sensibilité des peuples.

 

- Quel objet archéologique présenté dans l’exposition revêt pour vous un intérêt ou un sentiment tout particulier ?

 

IVP : Je citerais un objet emblématique de l’art mérovingien qui fait souvent la couverture des ouvrages sur la période et sur lequel justement le catalogue de l’exposition apporte du nouveau : le disque de Limons, chef-d’œuvre de 6 cm de diamètre trouvé dans le Puy-de-Dôme. Il associe le Christ à des sangliers formant comme une ronde autour, en une composition étrange qui se révèle très savante. La clef de l’énigme se trouve en fait chez Saint Augustin pour qui même les bêtes jugées inutiles par l’homme inutiles, dangereuses ou nuisibles font partie des beautés de la Création. N’est-ce pas là un manifeste écologique qui fait écho à notre temps ?

Disque de Limons (c) Aline Damoiseau 

 

CD : L’Histoire des Francs a été composée par Grégoire, évêque de Tours (538-594). Cette première histoire « nationale » est évoquée dans l’exposition à travers deux manuscrits différents (Paris, BnF latins 17654 et 17655), copiés aux VIIe et VIIIe siècles. L’historien auvergnat y raconte dans un latin abâtardi et plein de verve l’histoire des rois mérovingiens, de Clovis à Childebert II et Clotaire II, ses contemporains. En même temps qu’il livre une passionnante série d’anecdotes pittoresques sur les épisodes et les figures célèbres de son époque, du vase de Soissons à la guerre farouche qui opposa les reines Brunehaut et Frédégonde, Grégoire inscrit son œuvre dans une perspective chrétienne, faisant du baptême de Clovis le point focal de son récit, qui est celui de la conversion d’un peuple à la vraie foi. Le succès de cet ouvrage se mesure au nombre de témoins manuscrits qui nous sont parvenus, plus de 50, dont les deux manuscrits présentés dans l’exposition.

 

 

Merci à Ines Villela-Petit et Charlotte Denoël pour cet éclairage sur leur métier de conservatrices, et sur les pièces rares de la Bibliothèque nationale de France, actuellement exposées au musée de Cluny. Exposition "Les Temps mérovingiens" jusqu'au 13 février 2017.

 

Merci également à Aline Damoiseau du musée de Cluny pour son aimable accueil pour la mise en relation avec les trois commissaires de l'exposition.

 

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Pour prolonger la découverte de l'histoire et de l'archéologie médiévales, découvrez les ressources de l'Inrap et les temps forts de la Saison médiévale :

  • L’exposition « Quoi de neuf au Moyen Âge » à la Cité des sciences et de l’industrie jusqu'au 6 août 2017

  • L’exposition « Austrasie, l’autre royaume mérovingien » à Saint-Dizier jusqu’au 26 mars 2017 ;

  • L'exposition « Les Temps mérovingiens » au musée de Cluny à partir du 26 octobre 2016 ;

  • Les 37èmes journées internationales d’archéologie mérovingienne : « Cherchez la petite bête. L’animal au haut Moyen Âge », organisées par Association Française d’Archéologie Mérovingienne, du 6 au 8 octobre 2016.

     

     

     

     

     

     

     

     

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