Dans les coulisses du musée des Beaux-Arts de Lyon : le métier de régisseur d'œuvres

21/11/2016

Nous poussons aujourd'hui les portes du musée des Beaux-Arts de Lyon pour pour une incursion en coulisses des expositions, et un focus sur un métier peu connu du grand public : le régisseur d’œuvres d'art.

Comment sont gérées, transportées, installées les œuvres d'art ? Comment sont coordonnées les activités liées à leur sécurité au sein d'une grande institution muséale ?

Visite guidée avec Armelle Bonneau-Alix, assistante à la régie des œuvres d'art au musée des Beaux-Arts de Lyon.

 

Bonjour Armelle, qu’est-ce qui vous a conduit à devenir régisseuse d’œuvres d’art ?

J’ai fait des études d’histoire de l’art en faculté et à l’Ecole du Louvre. Puis j’ai eu la chance de faire un stage en médiation au musée des Beaux-Arts de Lyon. C’est comme ça que j’ai mis un pied dans ce musée. Suite à ce stage, j’ai enchaîné quelques CDD et remplacements de congés maternité dont celui de la régisseur d’œuvres. J’ai ensuite fait plusieurs contrats dans d’autres musées à des postes divers. J’ai passé le concours d’assistant qualifié de conservation du patrimoine (aujourd’hui assistant principal de conservation du patrimoine). C’est grâce à ce concours que j’ai pu obtenir le poste d’assistante à la régie des œuvres du musée des Beaux-Arts de Lyon.

Mon parcours n’est pas un parcours linéaire. Il a été fait d’opportunités que j’ai saisies. A l’époque où j’ai fait mes études, les formations en régie étaient peu développées, et avant le remplacement de la régisseur du musée, je ne savais pas que je voulais m’orienter dans cette voie. Aujourd’hui, il existe de bonnes formations dans ce domaine.

Régisseur ou régisseuse ? Je crois qu’il n’y a pas de règle, chacun emploie le terme qui lui correspond!

Le Palais Saint Pierre, classé aux Monuments Historiques, abrite le musée des Beaux-Arts de Lyon.

 

Parmi les métiers de la conservation du patrimoine, le métier de régisseur d’œuvres requiert des compétences et connaissances spécifiques. Quelles sont-elles ?

Il faut avoir avant tout un grand sens de l’organisation. C’est la base de ce métier. On est là pour coordonner l’ensemble des opérations qui touchent les œuvres en collaborant avec les autres services.

Il faut savoir anticiper mais aussi être réactif.

Il faut être conciliant afin de satisfaire aux exigences des différents collaborateurs qui n’ont pas tous les mêmes intérêts, les mêmes points de vue.

Une bonne connaissance technique des objets et de leurs matériaux est importante afin de bien anticiper les mouvements qui les concerne.

Il faut également des compétences en conservation préventive (climat, environnement, règles de manipulations …).

 

A quoi ressemble le quotidien d’un régisseur d’œuvres d’art ? Quelles sont les missions et les opérations dont vous êtes en charge au Musée des Beaux-Arts de Lyon ?

Avant tout, il faut savoir que les missions sont très différentes d’un musée à l’autre. Cette fonction est arrivée tard dans les musées et chaque poste a été créé et adapté en fonction des besoins des établissements. Par exemple, au musée des Beaux-Arts de Lyon, la régie ne s’occupe pas de la partie administrative des prêts et des assurances. C’est l’assistante de direction qui s’en charge.

Le quotidien est très varié et c’est ce qui fait tout l’intérêt de ce métier.

 

On peut travailler au bureau :

  • pour la préparation des mouvements d’œuvres en interne : localisation des œuvres, vérification de leur état.

  • pour la préparation des prêts : relation avec les transporteurs, constat d’état des œuvres prêtées, anticipation des changements d’accrochage en vue d’un départ pour prêt…

  • pour la gestion des collections : gestion des demandes des différents services, localisation des œuvres sur la base de données qui recense les œuvres…

On peut aussi travailler en salle avec l’équipe technique pour les changements d’accrochage, pour le dépoussiérage des œuvres…

 

On est enfin amenés à faire des déplacements pour convoyer des œuvres prêtées à d'autres lieux culturels. 

 

Dans les coulisses de ce grand musée, avec quels autres services ou prestataires complémentaires travaillez-vous pour assurer la régie des œuvres ?

 

Au sein du musée, nous sommes amenés à travailler avec les services suivants :

  • L’équipe technique : ce sont eux qui manipulent les œuvres. Nous travaillons donc en permanence ensemble.

  • Les conservateurs : on évoque ensemble les exigences de prêt des œuvres, les changements d’accrochage qu’ils souhaitent effectuer. Nous sommes le lien entre eux et l’équipe technique.

  • Le service Images : nous apportons chaque semaine à la personne chargée de la photothèque les œuvres à photographier.

  • Le service sécurité : nous sommes en contact régulier avec eux pour l’accès aux différents espaces du musée.

  • Le service accueil et surveillance : les agents de surveillance secondent les conservateurs dans leur mission de surveillance de l’état de la collection. En effet, ils effectuent une veille quotidienne sur l’état des œuvres exposées et nous tiennent informés immédiatement lorsqu’ils remarquent d’éventuels problèmes sur les objets.

A l’extérieur du musée, nous travaillons avec :

  • Les restaurateurs : au musée des Beaux-Arts de Lyon, ils ne font pas partie de l’équipe du musée contrairement à d’autres établissements. Nous sommes en contact avec eux pour les interventions à faire sur les collections et pour assurer les constats d’état lors des montages et démontages d’expositions.

  • Les transporteurs d’œuvres d’art : nous travaillons avec eux pour l’organisation du transport des œuvres qui nous sont prêtées lors des expositions ainsi que pour l’organisation du transport des œuvres que nous prêtons.

  • Le scénographe : on collabore avec lui pour les montages d’exposition.

Le régisseur d’œuvres coordonne l’ensemble des équipes qui sont confrontées aux mouvements des œuvres. Il est également le chef d’orchestre qui accorde les différents services et collaborateurs qui préparent une exposition.

 

Accrochage de "Diane tuant Chioné" (vers 1622) - Nicolas Poussin. Source : www.lyon.fr.

 

Quelles sont les grandes étapes et les spécificités d’un prêt d’œuvre à l’international ?

La demande de prêt est examinée en comité de prêt, en concertation avec la direction, les conservateurs et la régie. Puis l’assistante de direction assure le suivi des demandes de prêts et les questions d’assurance. Pour les prêts à l’international, elle s’occupe de faire une demande d’autorisation de sortie du territoire national.

La régie est contactée une fois que le musée organisateur a choisi le transporteur. On cale avec lui la date d’emballage et d’enlèvement de l’œuvre ainsi que les détails du transport (transport direct ou groupage à Paris avec les œuvres d’autres prêteurs), la date d’installation de l’œuvre sur place et le voyage du convoyeur. En effet, l’œuvre peut être convoyée par une personne du musée des Beaux-Arts qui l’accompagne au long de toutes les étapes du trajet depuis son départ jusqu’à son accrochage. Selon les cas, on n’assiste qu’au déballage et à l’installation qui sont les étapes les plus risquées.

 

Vous manipulez, transportez, stockez et installez des œuvres uniques et de grande valeur. Comment gérez-vous cette responsabilité ?

Au musée des Beaux-Arts de Lyon, la régie d’œuvres fait partie de l’équipe de conservation. La conservation préventive est donc au cœur de notre métier. Au quotidien, nous agissons pour créer un environnement et des conditions de conservation les plus sûrs possibles pour assurer la pérennité des ces objets de grande valeur. C’est de cette valeur que naît la nécessité de nos postes. Faire attention aux œuvres devient un réflexe.

Une part de notre métier relève de l'événementiel pour la partie organisation d’expositions. Mais notre rôle premier est de gérer au mieux les mouvements des œuvres pour éviter au maximum de leur faire prendre des risques.

 Le Musée des Beaux-Arts de Lyon

 

Vous sentez-vous dans une relation privilégiée avec les œuvres dont vous êtes en charge ? Ou deviennent-elles par routine de banals « colis » ?

 Oui, personnellement je me sens privilégiée. Nous sommes en contact permanent avec les œuvres même si finalement nous les connaissons peu (excepté leur aspect matériel).

Ce n’est pas d’être en contact permanent avec les œuvres qui me donne l’impression d’être privilégiée. C’est davantage le fait d’avoir accès à l’ensemble de la collection, d’être l’une des rares personnes à pouvoir dire où se trouve telle ou telle œuvre.  

Il y a un autre avantage : celui d’être l’une des premières personnes à avoir accès aux chefs d’œuvre que l’on nous prête lors des expositions.

Les œuvres ne deviennent pas encore pour moi des colis. Par exemple, nous avons rangé en réserve il y a quelques jours l’œuvre que je préfère dans les collections. J’ai pris 1/4h seule pour la regarder et j’ai ressenti la même chose que la première fois que je l’ai vue. Quand on prend le temps de regarder les œuvres, on les apprécie toujours autant.

 

Quelles sont les grandes satisfactions de ce métier ?

L’avantage de ce métier est qu’on travaille avec des personnes très différentes. Entre un conservateur et un menuisier, les points de vue ne sont pas les mêmes. Travailler avec des personnalités si diverses est enrichissant, on ne s'ennuie jamais.

 

"Soulages, XXIème siècle", accrochage de l'exposition au musée des Beaux-Arts de Lyon, 2012.

© Crédit photos Stéphane Degroisse.

 

Lorsque vous visitez un musée ou une exposition à titre privé, constatez-vous des déformations professionnelles ?

Régulièrement je me surprends à ne pas visiter un musée comme un simple visiteur ! Je suis par exemple interpellée par le format hors norme d’une œuvre. Je me fais alors la remarque qu’ils ont du avoir des difficultés à faire passer l’œuvre par les portes. Je suis également très attentive aux conditions environnementales (et notamment le climat) dans lesquelles sont conservées les œuvres. J’ai aussi tendance à regarder les œuvres de très près pour relever les dégradations comme lorsque je fais un constat d’état.

 

Pour terminer, quelle œuvre incontournable conseilleriez-vous d’aller voir à un visiteur du Musée des Beaux-Arts de Lyon ?

C’est difficile de citer une œuvre majeure car la variété des collections fait qu’il y a beaucoup d’œuvres phares pour chaque période.

Si je devais retenir l’œuvre que je préfère, ce serait le triptyque de Soulages. Mais c’est un avis très personnel !

 Pierre Soulages, tryptique acquis par le musée des Beaux-Arts de Lyon en 2011.

 

 

 

Merci Armelle d'avoir partagé avec nous votre métier-passion !

 

Amis lecteurs amoureux des arts, nous vous recommandons vivement la découverte des collections du musée des Beaux-Arts de Lyon, et de noter dans vos agendas la grande rétrospective "Henri Matisse, le laboratoire intérieur", qui aura lieu du 2 décembre 2016 au 6 mars 2017.

 

(Cliquer sur l'image pour accéder au dossier de presse de l'exposition)

 

Lire l'interview précédente : "L'art de construire sa saison culturelle : dans la peau d'une programmatrice"

 

Lire d'autres interviews sur le thème #Musées et expositions

 

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