L'art de construire sa saison culturelle : dans la peau d'une programmatrice

14/11/2016

Nous avons rencontré Géraldine Dedieu, Directrice des affaires culturelles de Bruges, commune de 17.000 habitants au cœur de Bordeaux Métropole (Gironde). 

 

En charge de la programmation de l'Espace culturel Treulon, elle nous parle de son métier, du spectacle vivant et de l'action culturelle locale comme enjeu de territoire.

 

Bonjour Géraldine, pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Diplômée d’un Master 2 en Ingénierie culturelle, j’ai passé ensuite deux ans comme responsable du service culturel d’une mairie en Gironde, puis un an en tant que directrice d’une association culturelle de Pays. J’ai ensuite travaillé dans l’Aude pour une Communauté de Communes comme programmatrice. Depuis septembre 2011 je suis directrice des affaires culturelles à Bruges, en Gironde.

 

Quelle sont vos missions principales en tant que directrice des affaires culturelles municipales de Bruges, et plus précisément au sein de l’Espace culturel Treulon ?

Je m’occupe de la programmation de l’Espace culturel Treulon. J’ai sous ma responsabilité le directeur de l’école de musique (22 professeurs, 350 élèves) et les ateliers théâtre. Je m’attache à développer des passerelles avec les autres services de la ville (jeunesse, seniors, sport, CCAS, développement durable…) ainsi qu’avec des partenaires extérieurs (partenaires associatifs, institutionnels, média…).

 

Concrètement, comment se construit une programmation culturelle ?

Une saison culturelle se construit dès la fin de la précédente, soit par exemple pour la saison 2017/2018, de juin 2016 à mars 2017. Je fais des repérages dans des festivals comme Avignon, Chalon dans la rue, ou Le Chaînon Manquant, mais aussi dans la région au coup par coup, lorsqu’un spectacle attire mon attention ou lorsque c’est une compagnie locale. Cela fait partie de mon travail d’être attentive à ce qui se fait sur le territoire. Je suis très sollicitée par mail, par téléphone, par courrier... Il faut faire un tri, parfois en fonction du visuel du spectacle faute de connaître la compagnie.

 

Lorsque je souhaite accueillir un spectacle, je contacte la compagnie et je demande le dossier, les conditions techniques et financières. Si besoin, je négocie le tarif et les frais annexes. Je fais évaluer les fiches techniques par le régisseur du théâtre qui étudie la faisabilité et me donne un prévisionnel.

 

"Le sacre du printemps" de Faizal Zeghoudi

 

Je construis petit à petit la saison en essayant de toujours garder à l’esprit qu’elle doit s’adresser à tous, être pluridisciplinaire et variée en termes d’esthétiques. Je pose des options sur un calendrier en essayant de répartir au mieux les spectacles en fonction du sujet et de la discipline. J’évite par exemple de programmer deux concerts d’affilée.

 

Je présente fin janvier la programmation aux élus. Dès validation, j’affine ensuite auprès des compagnies. La construction finale est parfois complexe pour que le calendrier soit le plus cohérent possible. Tout doit être finalisé en mars pour que la plaquette soit prête en juin, même si elle n'est diffusée qu'en septembre. Il faut toujours anticiper car l'on sait que l’été est une période compliquée.

 

A partir de mars, il faut donc solliciter les compagnies pour avoir tous les éléments pour la plaquette : des textes de présentation (que l'on réécrit parfois) et une photo qui "parle" aux spectateurs. 

 

La présentation de saison se fait soit en juin soit en septembre, en fonction de la demande des élus. En juin l’argument est de sortir la plaquette en même temps que d’autres salles de la Métropole. J’ai tout de même une préférence pour septembre car les personnes sont « en mode rentrée », s'inscrivent aux activités sportives par exemple et donc pourquoi pas au théâtre. Cette saison, nous avons fait une présentation de saison le 5 septembre et beaucoup de demandes d’abonnements ont suivi.

 

Suivez-vous une ligne artistique spécifique pour votre programmation ? A qui s’adresse-t-elle ?

J’essaye de prêter attention à présenter une programmation pluridisciplinaire. Je ne m’impose pas tant de spectacles de danse et tant spectacles de théâtre, c’est aussi selon mes repérages. En revanche, je fais attention pour les 4 ou 5 spectacles "famille" que je programme à ce que ce soit des esthétiques différentes, qui donnent à voir des disciplines variées.

 

Spectacle "Tutu" de la Compagnie Chicos Mambo, à l'Espace culturel Treulon

 

Je prête également attention à ce que les compagnies locales soient représentées. Là encore, je ne m’impose rien, je programme que ce dont je suis convaincue mais l'on trouve toujours dans la création locale de belles propositions ! J’aime programmer des spectacles hors les murs car je trouve important d’aller à la rencontre du public et aussi de proposer d’autres formes de spectacles, différentes de celles que l’on peut voir en salle.

Cette saison par exemple nous accueillons un spectacle en déambulation dans les rues, un spectacle de danse sur la pelouse d’une place… C’est aussi une façon de redécouvrir le patrimoine architectural de la ville. Une belle proximité se crée ainsi entre les artistes et les spectateurs. Cette année par exemple, une habitante ravie de voir la danse dans la rue nous a invités à prendre un verre après le spectacle !

 

L’Espace culturel Treulon ambitionne de « favoriser la création artistique régionale et de rapprocher, dans un même espace, les lieux d’apprentissage et d’expression artistique ». Quelles actions permettent de mettre en œuvre ce projet ?

Pour favoriser la création régionale, nous ouvrons au maximum les portes du théâtre pour des accueils en résidence, avec à chaque fois une contrepartie demandée en échange de la mise à disposition de la salle. Par exemple, une sortie de résidence permet au public de découvrir un spectacle en train de se créer. Pour les artistes c’est aussi un bon  moyen de tester leur création.

Dans l’Espace Treulon nous avons la salle de spectacle mais aussi 13 studios de musique, 1 studio de théâtre et 2 studios de danse. Nous essayons de créer des passerelles entre les amateurs et la programmation professionnelle de la saison. Par exemple, nous organisons des rencontres entre l’équipe artistique et les élèves, ou encore nous mettons en place des préludes dans le hall de l’école de musique avant un spectacle.

 

Vous gérez également l’école de musique et travaillez à la création d’une nouvelle médiathèque à Bruges. Ces équipements ont-ils des projets communs ? 

Ces équipements gérés par la ville sont sous ma responsabilité, et leurs projets s’inscrivent dans une politique culturelle globale. Je conduis le projet de ludo-médiathèque en lien avec ma chef de Pôle "Education animation", avec pour objectif de faciliter la création de liens entre les différents équipements. J’ai hâte que ce soit concret !

 

Quels avantages et inconvénients présente l’appartenance de Bruges à Bordeaux Métropole ?

Faire partie de Bordeaux Métropole dynamise notre travail car les propositions culturelles sur le territoire sont riches. A nous d’être complémentaires et inventifs ! 

Parfois, la complexité vient de la diffusion de l’information. Il y a tellement d’offre qu’il est un peu difficile de faire sa place et de bien communiquer. L’autre difficulté vient du manque d’information de certaines compagnies ou productions qui parfois vendent un spectacle à deux communes proches. Nous essayons au maximum de travailler en réseau entre programmateurs, mais il arrive que l'on se retrouve à programmer le même spectacle à une semaine d’intervalle, ce qui nous met en difficulté pour le remplissage.

 

Vous faites partie d’une nouvelle génération de dirigeants et programmateurs culturels. Comment voyez-vous l’avenir du secteur culturel, notamment concernant le spectacle vivant ?

L’avenir s'annonce un peu difficile tant pour les compagnies que pour les opérateurs culturels car les financements sont en forte baisse. Pour autant, on ne sent pas de baisse de dynamisme de la création. Les projets que l’on nous présente sont toujours aussi intéressants, même si parfois les compagnies sont obligées de restreindre le nombre d’artistes à présenter sur scène pour s’assurer de la tournée du spectacle. C’est dommage mais cela va devenir de plus en plus commun.

Le comportement du public aussi évolue. L’achat de places de spectacles se fait de plus en plus en dernière minute. Les abonnements se font plus rares. Pour autant, cela ne signifie pas une baisse de la fidélité des spectateurs mais une autre façon d’agir pour des raisons financières (les personnes préfèrent payer au fur et à mesure) et aussi de façon de vivre : il est parfois difficile de se projeter plusieurs mois à l’avance pour réserver un spectacle.

 

De manière un peu plus personnelle, quel à été votre dernier coup de cœur artistique ?

Le spectacle « Come Prima » de Splendor in the Grass, une compagnie girondine qui a créé un BD-concert à partir de la bande dessinée du même nom, de l’auteur bordelais Alfred (Fauve d’or au festival d’Angoulême 2014). L’univers sonore nous plonge dès les premières notes dans l’ambiance de l’histoire. On en ressort avec des frissons et un spectacle qui reste gravé dans la mémoire !

La compagnie bordelaise Splendor in the Grass devant une illustration de la BD d'Alfred "Come Prima"

 

 

Merci Géraldine pour cette immersion dans votre quotidien de programmatrice et Directrice des affaires culturelles !

 

Nous invitons nos lecteurs à consulter la belle programmation de l'Espace culturel Treulon par là, ou par là, et et de suivre son actualité sur Facebook par ici.

 

www.espacetreulon.fr

 

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