• Aurélie R.

Comment raconter la ville ? Le musée d'Histoire de Lyon nous explique

Vous l'aurez compris, Mon cher Watson aime la ville de Lyon, d'ailleurs, une partie de l'équipe y habite. Alors, pour cette nouvelle enquête, il est allé aux musées Gadagne. Situé dans un bâtiment renaissance imposant en plein centre de la ville de Lyon, au cœur des traboules et des rues animées et touristiques du Vieux Lyon, les musées Gadagne regroupent deux musées : le MHL-musée d’histoire de Lyon et le MAM-musée des arts de la marionnette.


En décembre dernier, Xavier de la Selle, directeur des musées Gadagne, a inauguré une nouvelle muséographie pour son musée. L'occasion de réfléchir à une façon de présenter la ville de Lyon, deuxième ville de France, ancienne capitale des Gaules, haut lieu touristique de la région Rhône-Alpes.

La présentation chronologique est-elle la plus simple ? Comment expliquer une ville à des touristes et aux habitants du territoire ?


- Bonjour Xavier, pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel et votre rôle au sein des musées Gadagne ?

Bonjour, je ne suis pas tombé dans le monde des musées quand j’étais petit. Je suis un historien, devenu archiviste avant de devenir directeur des musées Gadagne en 2015.

Aujourd’hui, je suis responsable de la direction des musées d’histoire et de société de la Ville de Lyon, qui comprend les musées Gadagne et deux autres musées : le musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique et le musée Malartre, musée de l’automobile situé à Rochetaillé, une commune au nord de Lyon. Chaque musée a sa propre direction et garde sa propre spécificité par ses collections et par ses projets culturels propres.

Mon travail consiste à animer cet ensemble de musée, piloter les projets, et entraîner les équipes dans les bonnes directions.


- Présentez-nous le musée d'Histoire de Lyon et sa place dans la ville ?

Les musées Gadagne regroupent deux musées distincts : le musée d’Histoire de Lyon (MHL) et le musée des arts de la Marionnette (MAM). Ils occupent un bâtiment commun en plein centre du Vieux Lyon. Actuellement, nous essayons de bien distinguer les deux musées, leurs actions, leurs communications et leurs recherches de partenariats : avec les artistes pour le MAM et avec les acteurs impliqués dans la vie de Lyon avec le MHL.

Le MHL possède une collection très variée. Au départ, ce sont des collections anciennes liées à l’histoire de la ville : la Révolution, le pouvoir municipal, des oeuvres d’art qui représentent la ville, des collections d’art populaire, d’artisanat et une partie archéologique (hors époque antique). Une grande partie des collections est constituée de documents graphiques : dessins, gravures, photographies.

Dans l’ensemble des musées lyonnais, le MHL se place, en terme de fréquentation, après le musée des Confluences, le musée des Beaux-Arts et Lugdunum, mais devant le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation et les musées de l’Imprimerie et Malartre. D’un point de vue thématique, chacun de ses musées explore un secteur différent.


La vocation du MHL est de faire comprendre la ville, son histoire, son évolution par les touristes mais aussi par les Lyonnais et à la faire apprécier. Contrairement à tous les musées de Lyon, il est généraliste ne se limite pas à une thématique ou une période historique. Certains disent que le MHL est la table des matières des musées lyonnais. Le sujet c’est vraiment la ville et les problématiques urbaines, l’histoire n’est qu’un moyen de la faire comprendre, mais le musée s’intéresse également la ville contemporaine, à ce qui fait l’identité et l’âme de la ville.


- Ouvert depuis 1921, le MHL est actuellement en pleine réinvention. Quels sont les objectifs de cette nouvelle muséographie ?

C’est LE projet prioritaire de Gadagne et du MHL sur une période de 4 ans.

La muséographie actuelle avait été conçue il y a 15 ans, ouverte au public il y a 10 ans. C’est tout à fait naturel pour un musée de vouloir adapter sa présentation aux nouvelles connaissances sur le sujet, à l’évolution des pratiques de muséographie, etc… Nous avons d’ailleurs choisi une scénographie qui nous permette de renouveler les collections présentées facilement, sans être obligé de repartir à zéro.


Nous n’avons pas les problématiques de musées type beaux-arts qui ont presque l’obligation de présenter leurs chefs d’oeuvres de façon permanente dans leurs salles. Et c’est une chance. Notre objectif est de positionner le musée comme un véritable musée de ville, dont le sujet est Lyon, et pas “simplement” un musée d’histoire de la ville. Notre sujet principal est donc mouvant, la ville évolue en permanence. L’objectif est pas tant de présenter les collections de manière statique mais bien de présenter la ville en fonction de ses évolutions, des sujets qui se posent aux quotidiens aux habitants, de l’avancée des recherches et des connaissances sur le sujet… A partir de ce constat, nous avons donc choisi de refaire entièrement le parcours permanent du musée.


Nous avons fait le choix d’une présentation thématique de la ville de Lyon. Pour éviter l’écueil de la présentation chronologique, mais aussi parce que cela nous permettait d’isoler des zones dans le musées, de faire les travaux, sans fermer le musée. C’était un véritable choix de notre part de toujours rester ouvert au public. Nous avons également pris le parti de jouer avec les spécificités du bâtiment qui fait du parcours actuel un long labyrinthe tortueux dans lequel le visiteur se perd. La nouvelle muséographie va nous permettre de proposer au visiteur un parcours à la carte où il ne sera pas obligé de faire l’ensemble des salles pour comprendre, où chaque espace thématique sera autonome. Le visiteur pourra alors choisir de faire l’une ou l’autre des 4 expositions thématiques, en fonction de ses envies, de son temps de disponibilité, de son état de fatigue, etc…


Chacun des thèmes choisi est une manière de raconter la ville. Ils se complètent mais peuvent également se suffire à eux-même. Tous les ans, nous ouvrirons donc un nouvel espace : “Portraits de Lyon” qui a ouvert en 2019, le Rhône et la Saône seront au centre de la deuxième thématique qui ouvrira en décembre prochain. En 2021, nous parlerons de Lyon à travers son histoire économique et sociale, ses innovations techniques, le rayonnement économique, les migrations, le travail avec un fil conducteur autour de la soie. Et enfin en 2022, nous clôturerons cette présentation de la ville de Lyon pour une exposition sur l’histoire politique : pouvoir, contre-pouvoirs et conflits, pouvoir municipal, de l'Église, des Hospices Civils, des Citoyens.

Ces quatre thématiques vont permettre de tracer un grand portrait de la ville avec des sujets abordés sous différents angles.


- Le 4 décembre 2019 a ouvert la première partie de ce nouveau MHL “Portraits de Lyon”. Quelles sont les caractéristiques de cette exposition ?


Ce thème a plusieurs rôle. C’est à la fois une introduction aux autres thématiques avec une présentation de connaissances simples sur la ville de Lyon. Cela sera plus évident quand l’ensemble des 4 expositions sera ouverts. C’est une exposition qui peut se suffire à elle-même puisqu’en une petite heure, le visiteur a les points de repères principaux pour comprendre la ville. Mais c’est aussi le thème qui présente la façon dont Lyon s’est développée. Il soulève les questions de l’urbanisme et du développement urbain, notamment avec la carte interactive en fin de parcours.

Cette exposition a aussi vocation à être une ressource pour les Lyonnais qui veulent montrer, expliquer la ville.


L’exposition s’ouvre sur 10 objets iconiques. Ils sont là pour symboliser un élément de l’identité lyonnaise. Arriver à résumer Lyon en 10 objets a été compliqué. Nous avons dû nous demander ce qui fait l’identité d’une ville. En quoi cet objet est-il représentatif ? On a pris le parti de ne pas tout mettre, le cinéma n’y figure pas, par exemple.

La particularité de cette partie est qu’il n’y a pas vraiment d’objets originaux. La scénographie se découpe en 6 petits îlots indépendants. Chacun présente le portrait d’un personnage fictif symbole d’une époque et d’une catégorie sociale différente, une paire de chaussure, une clé, un document graphique représentant Lyon à chacune des époques historiques, et des points de repères pour présenter Lyon et son évolution dans le temps.


- Vous avez décidé d’introduire des personnages fictifs pour expliquer Lyon. Chaque personnage représente une période historiques et une catégorie de population différente. Ils racontent leur histoire pour raconter Lyon. Pourquoi avoir fait ce choix ?

C’est également un sujet qui a fait beaucoup débat dans l’équipe. On est en droit de se demander si on a le droit dans un musée de mettre des choses fausses ?

Ces personnages servent à mettre de l’humain dans le discours sur la ville. C’est ce qui nous manquait dans la présentation actuelle. D’ailleurs, nous avons remarqué que le seul humains présents sont peints sur des tableaux, souvent de la même époque, quasiment exclusivement des hommes, font partie des élites. Ces personnages nous permettent donc d’incarner l’histoire de la ville. Introduire la fiction - bien que basée sur des connaissances scientifiques rigoureuses - nous donne la liberté de parler de tous les sujets : périodes historiques, genres, catégories sociales, âges…

Ils seront présents dans les 4 expositions et vont donc servir de repère aux visiteurs tout au long de sa visite, repères historiques, repères sociaux...



- La scénographie est très visuelle avec les différents îlots temporels. Il y a pourtant deux éléments numériques marquants : le film “Les bâtisseurs de Lyon” et la maquette interactive. Pouvez-vous nous les présenter ?

La plupart des musées de ville en France ont des maquettes anciennes de représentation de la ville dans leurs collections. Nous n’en avons pas à Lyon et cela nous manquait pour présenter la ville, notamment en 3D. Nous avons fait le choix de faire une maquette de la ville d’aujourd’hui. Elle clôt d’ailleurs cette exposition “Portraits de Lyon”.

C’est une vraie prouesse technique. La maquette se compose de blocs de mousses de polyuréthane qui ont été sculptés par une fraise pilotée par ordinateur. Elle se base sur les données récoltées par les services de la métropole du Grand Lyon avec des photos aériennes et photos au sol. Les représentations sont très précises. Si vous êtes Lyonnais, vous reconnaîtrez peut-être votre immeuble ! Les trentaines de bloc ont d’ailleurs vocation à être remplacées lorsque la ville change, comme le quartier de la Part-Dieu qui est en pleine réhabilitation.

Sur cette maquette en 3D, nous projetons en vidéo mapping des éléments pour repérer les bâtiments emblématiques de la ville, des quartiers ou pour expliquer l’évolution de la ville dans le temps par des petits scénarios. La maquette est une vraie expérience : on se met autour de la ville, on la survole, seul ou en groupe et on essaye de la comprendre.

Le films “Les bâtisseurs de Lyon” est en motion design qui résume les messages présentés dans les îlots en 3 minutes. C’est une façon d’aider les gens à retenir des choses ou de s’adapter aux gens qui préfèrent regarder un film pour comprendre.

Ce film illustre aussi notre volonté assumée de faire une exposition pas trop sérieuse. Nous avons volontairement choisi de faire une muséographie ludique, qui ne se prenne pas trop la tête. Nous voulions montrer qu’un musée n’est pas forcément un endroit où on apprend des choses trop sérieuses. Il y a des livres ou Internet pour ça. Dans un musée, les visiteurs viennent vivre une expérience, se faire plaisir, passer un bon moment. Et nous, musées, devons faire des choses agréables, ne pas hésiter à utiliser un ton décalé ou l’humour tout en restant sur des choses qui, dans le fond, sont sérieuses et fiables.




Merci à Xavier de la Selle d'avoir accepté de répondre à nos questions ainsi qu'à Carole de Saint-Etienne et Mathilde Hospital pour leur aide dans la réalisation de l'interview.



En savoir plus sur le musée d'Histoire de Lyon et les musées Gadagne :

- leur site web

- leurs réseaux sociaux : Facebook et Instagram


Dans les coulisses de la préparation de la nouvelle exposition du MHL :

Vous pouvez également aller voir les coulisses du shooting photo des personnages fictifs représentants Lyon, sur la chaîne youtube des musées Gadagne : http://bit.ly/2VmOEun

Aller + loin ?

N'hésitez pas à parcourir notre sélection d'enquêtes auprès des musées mais aussi sur le thème Culture et Territoire.





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