• Anne-Sophie M.

Observer, s'exprimer, manipuler : une sensibilisation à l'art riche et expérientielle

Mon cher Watson est parti à la rencontre d’une professionnelle particulièrement créative et inspirante, Mirela Giacomel, la fondatrice de la micro-entreprise KREAZINE. Installée en France depuis 2010, elle a su efficacement s’entourer d’un réseau de partenaires culturels pour lancer son activité et proposer aux publics ses ateliers de médiation : une volonté et un dynamisme exemplaires !


Les actions développées par Mirela Giacomel sont toutes basées sur l’interactivité, l’observation et la discussion avec les participants. Ils découvrent ainsi l’art et le patrimoine par le biais d’expériences ludiques, de supports éducatifs et de pratiques d’activités plastiques. Ayant plus d’une corde à son arc, elle a assemblé deux domaines de compétences complémentaires : la médiation culturelle et le commissariat d’exposition, notamment à destination des jeunes publics. Cette double-casquette lui permet de proposer des projets pertinents sur le fond et cohérents sur la forme, pensés en lien étroits avec les besoins des publics.

Pour (re)découvrir le travail de médiatrices culturelles innovantes : Quand médiation culturelle rime avec "manipulation, expérimentation et découvertes sensorielles"

Tout un programme à découvrir plus en détails dans cette interview !


Mirela Giacomel, fondatrice de KREAZINE

- Bonjour Mirela Giacomel, quel est votre parcours et comment êtes-vous arrivée dans le domaine de la médiation culturelle ?


Bonjour Mon Cher Watson et bonjour Anne-Sophie ! Mon parcours est un mélange entre les pratiques des arts plastiques (dessin, peinture, textiles, restauration, gravure, etc), les sciences littéraires (histoire, littérature, philosophie, etc) et le management des projets artistiques. Je crois profondément que tout est lié : on ne peut pas comprendre l’histoire de l’art si on n’a jamais fait de la peinture à l’huile ou de l’aquarelle. J’ai étudié en Roumanie dans un lycée de beaux-arts, où j’ai pratiqué la plupart des techniques des arts plastiques et ai étudié en même temps l’histoire de l’art. Si l’on étudie l’art médiéval, le meilleur moyen d’en connaitre plus est de prendre part aux fouilles archéologiques ou aux chantiers de restauration de châteaux !


Au Bard College, à Berlin j’ai appris à étudier en transdisciplinarité et mes recherches actuelles sont faites sur ce principe. De retour en Roumanie, après une école d’été à Helsinki, sur le management de projets artistiques, j’ai fait des études de marketing culturel.


La médiation culturelle est une passion tardive que j’ai découvert lors de mon embauche au Musée National d’Art de Roumanie en 2004. Les dix années passées dans ce musée m’ont été vraiment bénéfiques car la directrice du musée nous laissait une grande liberté de création. On pouvait ainsi proposer et tester plein d’actions pour les différents publics. Ces publics étaient d'ailleurs merveilleux : des familles qui venaient pour nos ateliers, des écoles qui, chaque année, souhaitaient faire des projets avec le musée ! Les conservateurs et les restaurateurs étaient toujours ouverts pour partager leurs savoirs avec la jeune équipe.


Logo Kreazine

- Quel est le concept de votre micro-entreprise KREAZINE et quel a été le moteur de sa création ?


Je suis arrivée en France en 2010, à Cherbourg en Normandie. Dès mon arrivée en France j’ai cherché à trouver un poste similaire avec celui que j’avais en Roumanie, au Musée National D’Art de Roumanie. Ne trouvant pas de « chaussure à mon pied », je me suis dit que je pourrais ouvrir une micro-entreprise de médiation culturelle pour organiser des ateliers adressés aux familles. Avant d’ouvrir ma structure, j’ai fait des recherches pour voir si les institutions culturelles locales proposaient déjà ce genre d’activités Je voulais mettre en place une formule d’atelier où le dialogue et l’observation jouaient un rôle important. La partie pratique venait ensuite renforcer les notions acquises en observant les œuvres d’art.


S’aMusée pendant les vacances au musée Thomas Henry – atelier Mirela Giacomel
S’aMusée pendant les vacances au musée Thomas Henry – atelier sur la céramique où des œuvres de la réserve ont été présentées spécialement pour cette animation. En outre, les enfants ont pu toucher une assiette anglaise de XIX siècle, de la collection privée de Mirela Giacomel, pour voir l’évolution des styles.

KREAZINE est une entreprise qui a comme but d’aider le public à se rapprocher des institutions culturelles et les fréquenter ensuite. J’ai fait mes premiers ateliers pour l’Artothèque de Cherbourg, qui voulait valoriser sa collection autrement que par l’emprunt. Ces ateliers, qui s’adressaient aux familles, cherchaient à mettre en valeur les techniques et les styles des œuvres de la collection. Au musée Thomas Henry, j’ai imaginé des ateliers pour des familles avec enfants de 5 à 10 ans et pour la petite enfance. En tant que commissaire d’exposition, j’ai imaginé des projets d’exposition pour le jeune public, pour la ville de Cherbourg et pour le musée Thomas Henry. Je travaille, entre autre, fréquemment avec des centres sociaux, des écoles et des crèches.

A gauche : S’aMusée pendant les vacances au musée Thomas Henry – atelier sur la sculpture avec l’accord de la conservatrice pour toucher une statue de marbre.

A droite : Atelier familles au musée Thomas Henry pour les tout petits (à partir de 2 ans et demi) : Découverte des animaux dans les tableaux. Cette partie de "cache-cache" commence souvent par une histoire amusante ou une comptine.



- Comment se déroule un atelier Kreazine, généralement ?


La structure d’un atelier se fait en trois étapes :


1. Observation des œuvres qui expliquent un thème/un sujet.

Je choisis généralement deux ou trois œuvres que l’on regarde, que l’on compare, que l’on observe. Cette partie est basée sur le dialogue, j’aime poser des questions qui font réfléchir les enfants. J’explique par le biais du jeu, des expériences et des activités ludiques les notions les plus difficiles. J’imagine des jeux que je construis moi-même : pour montrer aux enfants comment fonctionne un cadran solaire, j’en ai construit un ; pour leur faire comprendre l’évolution du style de Victor Vasarely j’ai conçu un puzzle.


2. Mise en pratique des notions acquises lors de la partie de discussion.

Cette partie de création offre la possibilité aux participants de comprendre des styles artistiques ou diverses techniques.


3. Présentation du travail fait :

j’aime particulièrement cette partie car c’est de cette façon que le participant met en valeur sa création. En plus, pour les petits c’est aussi un joli exercice de courage, car présenter sa création devant un public inconnu n’est pas une mince affaire !

A gauche : Atelier familles au musée Thomas Henry – théorie de la couleur.

A droite : Atelier familles au musée Thomas Henry – jeu de mime.


Semaine de la petite enfance pour Centre social La Mosaique, Cherbourg-en-Cotentin : atelier sur les couleurs autour de l’œuvre de Sonia Delaunay, collection de l’Artothèque de Cherbourg-en-Cotentin.



- En 2020, la fermeture des structures culturelles due à la pandémie vous a conduit à réinventer votre façon de travailler. Vous avez alors développé un concept insolite : un musée mobile ! Pouvez-vous nous raconter en quoi cela consiste exactement ?


Je peux dire que la COVID m’a stimulé car cet évènement m’a fait comprendre que le virtuel pouvait être aussi passionnant et que les collections pouvaient aussi être animées en ligne. C’est à ce moment que j’ai commencé à me pencher sur la création du contenu numérique : le traitement d’image, livrets jeux, illustration de livre pour les enfants…bref tout ce qu’on peut peindre/dessiner/créer sur une tablette. J’ai créé des jeux, des illustrations, un livre pour les tout-petits, etc.

Outils de médiation en ligne pour l'exposition « Cherbourg Normandie Impressionniste », musée Thomas Henry


Ensuite, il y avait une école qui m’avait demandé de les accompagner au musée mais comme tout a fermé… je leur ai proposé de faire l’atelier en classe. J’avais l’habitude de travailler dans des écoles car j’ai toujours fait des ateliers bénévolement dans l’école de mes filles. Comme j’ai une collection d’estampes, j’ai sélectionné quelques gravures et j’ai fait l’atelier. C’est à ce moment que je me suis rendue compte que je me transformais en KREAMOBILE, un musée mobile qui se déplace et qui s’installe dans les classes. Je me suis dit que c’était un chemin à exploiter et j’ai créé un catalogue avec des thématiques que j’ai envoyés aux écoles.


Kreamobile - atelier médiation culturelle
Premier KREAMOBILE : atelier sur les formes et les couleurs à l’école maternelle de Brix. Pour cet atelier j’ai conçu plusieurs jeux : puzzle, cuisine de couleurs, un jeu type RAL de peinture pour voir l’évolution d’un dégradé d’une nuance, etc

Pour moi, être mobile est très stimulant ! Premièrement, les œuvres qui sont au cœur de l’atelier sont celles de ma collection, donc c’est personnellement gratifiant. Chaque intervention est un défi : travailler avec une classe entière dans leur environnement impose un rafraîchissement de la structure d’un atelier classique, en intégrant plus de dynamisme et de ludisme. La fiche pédagogique d’un des ateliers conçu pendant la période de la COVID a gagné un prix de la Fondation Europeana.



- Vous avez conçu le projet "AQUA", spécialement pensé pour les jeunes publics au musée Thomas Henry à Cherbourg. Pouvez-vous nous décrire plus en détails les outils et dispositifs que vous avez mis en place ?


AQUA est un projet de trois expositions autour du thème de l’eau, conçues spécifiquement à destination du jeune public. Les objets et les œuvres présentées sont issues des collections des institutions normandes. Le premier chapitre s’appelle "La vie dans l’eau" et offre une vue sur les créatures aquatiques, réelles ou imaginaires. Les prochaines expositions "Les métiers de la mer" et "Bateau sur l’eau" porteront sur les métiers liés au monde marin et sur les constructions, les cartographies et les combats navals.

"AQUA. La vie dans l’eau", vue générale de cette exposition jeune public au Musée Thomas Henry.


Du point de vue scénographie l’accrochage est fait bas, au niveau visuel des enfants, les vitrines ont une forme circulaire et elles sont assez basses pour permettre aux petits de se regrouper autour. Les dispositifs de médiation culturelle sont en lien avec les œuvres exposées :

  • En partant d’une carte postale représentant la pêche d’un exemplaire hors taille de silure, nous avons créé le jeu « Silure à peser » : en levant une canne à pêche avec le silure accroché on doit deviner le poids de la bête.

  • Pour comprendre les compositions esthétiques de l’alguier crée par Maria Doublet, on a imaginé un dispositif type théâtre kamishibai, où l’on peut superposer des plaques transparentes avec des images d’algues, de poissons et de sirènes.

  • Nous avons animé le croquis d’un poisson chabot retrouvé dans un carnet d’esquisses de Pierre Le Conte : la vitrine est une forme de flipper et, en appuyant sur les boutons, on voit bouger les nageoires, la bouche et la queue du poisson.

L’équipe du musée Thomas Henry et les collaborateurs de l’exposition ont été incroyables et leur travail a bien mis en avant ce projet.

A gauche : AQUA - Jeu du poisson animé. Le poisson de Pierre Le Conte prendre vie dès qu'on appuie sur les boutons.

A droite : AQUA - Dispositif type théâtre kamishibai



- Vous êtes très impliquée dans le monde de la médiation culturelle, notamment auprès des enfants et des familles. Qu’est-ce qui vous anime particulièrement à travailler avec ces publics ?


Je crois que l’art est une affaire de famille ! Par exemple, dans la mienne, mon père aimait à la fois le dessin et l’histoire de l’art, donc je suis convaincue que le meilleur moyen de donner le goût de l’art est de passer par le lien familial. On peut aussi resserrer ce lien familial par le biais de l’art : venir au musée en famille, s’amuser, découvrir ensemble, créer des souvenirs pour les petits et pour les grands. Le musée devient alors quelque chose de magique. Travailler avec le jeune public me rend très créative, très curieuse, très observatrice : il faut toujours se mettre à la hauteur de son public pour pouvoir partager.


Atelier familles au musée Thomas Henry
Atelier familles au musée Thomas Henry, biennale de bande dessinée dédiée à Jack Kirby.

Carte des ambassadrices de l’association Môm’art
Carte des ambassadrices de l’association Môm’art

J’ai décidé d’intégrer l’équipe de l’association Môm’Art an tant qu’ambassadrice car je voulais faire connaître les actions des institutions culturelles de Basse Normandie, notamment celles du musée Thomas Henry. C’est Mom’Art qui m’a donné envie de travailler avec les tout-petits et c’est ainsi que j’ai commencé à travailler avec diverses institutions pour animer "La semaine de la petite enfance".










- Comment imaginez-vous le développement de Kreazine dans les années à venir ?


KREAZINE est une aventure pour moi ! L’idée du KREAMOBILE m’attire beaucoup et je continue dans cette démarche, car toutes les écoles ou les centres aérées n’ont pas la possibilité d’aller au musée.

Je rêve aussi de pouvoir ouvrir un espace/un atelier ou je peux organiser des micro-expositions. Des outils de médiation culturelle aideront le public à comprendre la micro-sélection des œuvres. Ce que je veux c’est de permettre au jeune public de venir voir une exposition et de ne pas se plaindre ensuite que c’était « trop loooong », ce que me répètent souvent les enfants quand nous en discutons !


J’aimerais écrire et publier un recueil de fiches pédagogiques sur des sujets souvent demandés par les enseignants comme : le paysage, la nature morte, etc. Des fiches pédagogiques qu’un enseignant peut utiliser dans n’importe quel musée. L’idée de former des professionnels m’attire aussi.

Actuellement je me concentre sur le commissariat d’exposition pour le jeune public car les expositions pour le jeune public dans les musées sont rares.


Atelier famille Biennale de bandes dessinées Jack Kirby, musée Thomas Henry
Atelier famille Biennale de bandes dessinées Jack Kirby, musée Thomas Henry

Un grand merci, Mirela, de nous avoir fait découvrir plus en détail votre démarche, vos outils et vos projets : longue vie à votre micro-entreprise dynamique !

Pour suivre les actualités de KREAZINE :

Pour découvrir les trois expositions AQUA au musée Thomas Henry à Cherbourg :

  • "La vie dans l'eau", du 22/10/2021 au 23/01/2022.

  • "Les métiers de la mer", du 11/03 au 19/06/2022.

  • "Constructions navales et explorations maritimes", du 19/07 au 23/10/2022.

  • Toutes les informations ici.

Camille Jouneaux La Minute Culture

Pour aller plus loin :

Lire d'autres enquêtes sur le thème "Médiation culturelle" et "Entrepreneuriat"

Lire l'enquête sur l'association Môm'art "Au musée, on joue en famille"

Lire l'enquête précédente : "Influenceurs : à la croisée de la communication et de la médiation culturelle"



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