• Aurélie R.

Continuer à conserver malgré le confinement

Et au quotidien ? Comment se passe le travail des professionnels de la conservation-restauration des œuvres dans les musées fermés ? Nous avons posé nos questions à Lionel Pernet, directeur du Musée cantonal d'archéologie et d'histoire à Lausanne.


Le Musée est installé au Palais de Rumine, au cœur de la ville, depuis 1908. Il comporte plusieurs espaces : salles d’exposition, bureaux et un laboratoire de restauration des œuvres trouvées par les fouilles archéologiques du canton de Vaud. Ils se sont tous adaptés à leurs nouvelles conditions de travail.


- Bonjour Lionel, pouvez-vous nous présenter les missions du service de conservation-restauration du MCAH ?

La tâche principale du MCAH est d’assurer la conservation à long terme, la restauration, l'inventaire et l'étude des collections archéologiques et historiques du canton de Vaud en Suisse, avant leur mise en valeur auprès du public : médiation, exposition, conférences, numérique. Depuis 1912, le produit des fouilles est reconnu en Suisse comme propriété des cantons. Le MCAH collabore étroitement avec l’Archéologie cantonale, qui prescrit et suit les fouilles archéologiques sur le territoire. Le musée est donc responsable du contrôle scientifique et technique de l'ensemble des trouvailles archéologiques du canton de Vaud, en perpétuelle augmentation, de la Préhistoire à l'époque moderne, à l'exception des objets conservés au Musée romain d’Avenches (un autre musée cantonal). Ce lien fort avec l’archéologie préventive a motivé, dès les années 1980 la professionnalisation d’un laboratoire de conservation-restauration qui permet de stabiliser et de de restaurer des objets provenant du terrain souvent très abîmés ou fragmentaires.


L’équipe fixe est composée de 22 personnes : 1 directeur, 6 conservatrices/teurs, 4 chargés de recherche, 5 conservatrices/teurs-restauratrices/teurs, 1 technicien, 2 secrétaires dont 1 régisseuse, 2 médiatrices, 1 bibliothécaire. A cela s’ajoute une dizaine de personnes auxiliaires en CDD (photographe, chargés de recherche, animateurs, technicien), soit une trentaine de personnes au total. Les agents d’accueil (une trentaine) et d’entretien sont gérés à l’échelle de tout le Palais de Rumine.

La base de données contient près de 200 000 numéros d’inventaires. Beaucoup sont composés de nombreux fragments d’objets ; on estime les collections à environ 1 million d’objets ou fragments, dont 20 000 objets historiques, 5000 objets ethnographiques et 100 000 monnaies et médailles.



- Le MCAH est fermé depuis plus d'une semaine. Quelles sont les conséquences sur l'équipe?

C’est une situation inédite, mais c’est vrai de tous les musées. Beaucoup de membres de l’équipe sont de jeunes parents. Avec la fermeture des écoles, il a fallu combiner la mise en place du télétravail et de l’école à la maison, un défi de taille. Nous avons donc passé la première semaine à nous organiser, trouver les bons outils et les bons moyens de communiquer. Il a aussi fallu désigner des membres de l’équipe habilités à venir ponctuellement travailler sur site, dans le cadre du plan de continuité mis en place par l’État de Vaud. Il n’était en effet pas question de tout laisser en plan du jour au lendemain. Nous avons par exemple une exposition temporaire en cours, sur le Haut Moyen Âge, qui nécessite beaucoup d’attention et une sécurité renforcé. Des rondes ont été mise en place avec une entreprise de sécurité et nous assurons deux fois par semaine des contrôles climatiques dans les salles et les vitrines. Plusieurs objets sont en prêt, c’est un engagement que l’on prend vis-à-vis de nos prêteurs, on leur doit des conditions climatiques irréprochables. Concernant nos dépôts externalisés, c’est la même chose, un technicien assure une veille sur le climat et effectue des tâches, seul, sur les collections. Certains des objets conservés ont 15000 ans, ils ont survécu à deux Guerres Mondiales, c’est notre devoir d’assurer leur conservation dans les conditions habituelles, la pandémie n’est pas une excuse pour négliger nos missions patrimoniales.

Au laboratoire, certains traitements ne peuvent pas être arrêtés, comme les bains de stabilisation pour les métaux ou les traitements sur les bois gorgés d’eau. Une veille est donc effectuée. Pour tous les autres travaux en cours, tout est arrêté. Nous allons bien sûr prendre du retard, mais au regard de la situation sanitaire et des vies perdues ou du tsunami que va causer cette pandémie dans certains secteurs de l’économie, c’est vraiment marginal. Pour le moment il n’y a pas de conséquences sur les œuvres exposées ou conservées en réserves.



- Comment pouvez-vous continuer à travailler à distance sur les collections ?

Une fois les objectifs revus pour chaque collègue, en fonction des tâches réalisables à distance (certains outils sont accessibles depuis la maison, comme notre base de données), chacun a repris son activité. Les conservateurs profitent de ce temps à la maison pour nettoyer et homogénéiser les bases de données, en prévision d’une migration vers un nouvel outil. C’est une tâche qui ne nécessite pas toujours de voir les objets, et il y a parfois suffisamment de photos pour avancer quand même. Plusieurs projets de publication sont en route, c’est un bon moment pour écrire, relire ou corriger des textes, voire préparer des illustrations spécifiques (graphiques, planches de dessins). Enfin nous profitons de cette période pour avancer sur des dossiers en attente depuis un certain temps : amélioration de notre visite interactive, préparer les expositions à venir ou traduire notre site internet en anglais.


Les outils sont nombreux pour rester en contact : messageries instantanées, visioconférence et téléphone. Je me rends régulièrement au musée pour signer des factures et contrôler que tout s’y passe bien. Je croise parfois d’autres collègues, rares, mais c’est l’occasion de prendre des nouvelles. On essaie donc de maintenir le plus de liens possibles, malgré la distance. Nous continuons à payer les factures, répondre au courrier et aux demandes, assurer la régie des prêts et emprunts. Nos salles sont fermées, mais la vie scientifique et administrative continue. Enfin, pour garder le lien avec le public, nous avons tout de suite, dès la fermeture, lancé une réflexion sur la manière de rester en contact avec nos visiteurs, sans que cela ne nous prenne non plus tout le temps du confinement puisque nous n’avons pas de responsable de communication dans notre équipe. Des rendez-vous réguliers sur les réseaux sociaux ont été mis en place, nous avons mis en ligne des objets en 3D de nos collections (un autre projet qui avait pris du retard et qui a subi un coup d’accélérateur !) et surtout nous avons juste eu le temps de scanner l’exposition temporaire sur le Haut Moyen Âge qui va, sous peu, être visitable en ligne en français et en anglais.

Personnellement, je me sers de mon profil LinkedIn pour relayer ces initiatives visibles sur notre site web, sur Facebook ou Instagram.




Merci Lionel d'avoir accepté de partager avec nous votre quotidien de musée confiné !


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