• Aurélie R.

Pop Culture et industrie agroalimentaire


Pour cette première enquête de 2020, Mon cher Watson aborde le lien entre la création contemporaine et l'industrie. A priori, aucun rapport, et pourtant...


Nous avons déjà enquêté sur les musées d'entreprises ou encore le lien entre le géant de la route, Colas, et l'art. Quelque chose nous a donc attiré le 9 octobre 2019 à la remise du Prix Appert. C'est l'Union interprofessionnelle pour la promotion des industries de la conserve appertisée - Uppia - qui est à l'origine de cette initiative de soutien à la jeune création contemporaine. Pour renforcer le lien avec le monde de la culture, l'événement se déroulait dans les locaux de Créatis, incubateur de start-up culturelles.

Quand on pense art et boîte de conserve, c'est l'image des œuvres d'Andy Warhol qui nous viennent immédiatement à l'esprit. Des jeunes artistes peuvent-ils toujours s'approprier cette objet de consommation ultra présent dans le garde-manger de nos grands-mères ?

Quels sont les objectifs d'un syndicat professionnel à promouvoir son produit à travers l'art, en soutenant de jeunes artistes en sortie d'études ?

Rencontre avec Julien Couaillier, Délégué Général de l'Uppia, mais également avec 3 artistes ayant pris part au projet : Greg Léon Guillemin, Cécilia Cavalieri et Isabelle Levadoux.

- Bonjour Julien, pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ainsi que le contexte de création du Prix Appert ?

Le Prix Appert de la Jeune Création est pour moi une nouvelle aventure… De formation ingénieur agronome, j’ai d’abord été journaliste spécialisé dans la presse agroalimentaire. Je suis devenu délégué général de l’Uppia en 2015. A vrai dire, je n’imaginais pas que j’allais être amené à co-créer un prix artistique !

A l’origine du Prix Appert de la jeune création, c’est la rencontre de Cécile Dazord et de Michaela Florescu au C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France) que je tiens à remercier ici. Nous avions organisé le 11 octobre 2018 une journée d’études intitulée « Conservation et conserverie : l’art contemporain mis en boîte » consacrées à la problématique de la conservation-restauration des boîtes de conserve métalliques pleines dans les collections patrimoniales et plus spécifiquement dans le contexte de l’art contemporain. Suite à cette journée et une discussion avec Armelle Guizot, directrice marketing de la marque d’Aucy, nous nous sommes posé cette question : qui sera le prochain Andy Warhol ? Tout s’est accéléré fin 2018 avec la rencontre du Groupe SOS Culture, dont les infrastructures et l’expertise culturelle nous ont permis d’organiser le lancement du prix.

En fait, la conserve, inventée en 1795, possède un imaginaire formidable. Celui-ci n’est plus forcément mobilisé car sa consommation s’est banalisée. « Il ne suffit pas qu’un aliment soit bon à manger, encore faut-il qu’il soit bon à penser » disait Claude Lévi-Strauss. Cette célèbre phrase synthétise bien la posture de l’Uppia sur la mise en œuvre du Prix Appert de la Jeune Création : la conserve est bien plus qu’une solution repas et ce prix montre combien ce champ culturel de la conserve est très vaste et revêt de multiples facettes.


On se souvient tous que la conserve est devenue icône du pop-art grâce à Andy Warhol et la mise en scène des boîtes de soupe Campbell. Plus tard, dans les années 90, la conserve s’est aussi invitée dans l’univers de la mode et du luxe avec par exemple l’emballage d’un parfum de Jean-Paul Gaultier… Nous avions envie de continuer à écrire cette histoire.


Le Prix Appert de la Jeune Création, c’est d’abord une initiative de l’Uppia, la collective de la conserve, avec cette envie de valoriser la dimension inspirante de la conserve, parce que son invention par Nicolas Appert à la fin du XVIIIe siècle est justement le résultat d’une démarche audacieuse, frugale, low-tech et disruptive.

- Qu’est-ce que le prix Appert pour la Jeune Création ?

Le Prix Appert pour la Jeune Création s’adresse aux étudiants en école d’art. Il souhaite soutenir et encourager la créativité et l’audace, en récompensant les qualités qui ont permis l’aboutissement du projet de Nicolas Appert en 1795 et l’apparition de la méthode de l’appertisation qui permet de “suspendre le temps”.

La démarche du Prix, c’est de replacer la conserve, objet banalisé du quotidien, au centre d’un processus créatif, pour donner à voir un autre point de vue sur la boîte métal. La pluralité des projets présentés nous indique que notre intuition était juste : pour cette première édition nous avons reçu des dizaines de candidatures.

Le jury réunissait aussi bien des professionnels du secteur que des artistes et acteurs culturels. On y retrouvait Jean-Bernard Bonduelle (président de l’Uppia, la collective de la conserve), David Chabannes (directeur de la galerie Christiane Vallé basée à Clermont-Ferrand), Laurent Cordier (directeur des ventes chez Ardagh), Loïc Le Gall (graphiste et enseignant en école de Beaux-Arts), Vincent Miginiac (directeur de l’offre chez Cofigeo), Benjamin Spark (artiste pop-art) et le président, l’artiste Greg Léon Guillemin, connu pour ses détournements des grandes figures de la culture pop.

Ce sont eux qui ont sélectionné sur dossier et sur projet les 9 finalistes, au cours de l’été 2019. Les artistes ont ensuite été invités à créer leur projet, et à le présenter le 9 octobre lors du vernissage du Prix Appert. Soirée au cours de laquelle le jury s’est à nouveau réuni pour désigner les deux lauréats de cette première édition. Les deux artistes, Cécilia Cavalieri et Isabelle Levadoux, se sont vu remettre une dotation de 5000 € chacune, et bénéficieront d’un accompagnement professionnel de deux mois au sein de la Résidence Créatis du Groupe SOS Culture.

- Quel est l’intérêt pour l’Uppia de valoriser la création contemporaine ?

Avec le Prix Appert de la Jeune Création, nous renouons avec une tradition de l’Uppia, celle de soutenir l’inventivité des jeunes générations. Vous l’aurez compris, inventivité, créativité et audace sont des valeurs clés pour la collective de la conserve. D’ailleurs, pendant plusieurs années, nous avons soutenu la recherche médicale fondamentale.

Ici, le Prix Appert répond à la volonté de l’Uppia de ne laisser de côté aucune des dimensions de la conserve, et elles sont nombreuses ! La collective de la conserve se préoccupe autant de la valorisation de l’histoire de cette invention, que de sa place dans l’alimentation du futur, dans les habitudes de consommation d’aujourd’hui, dans les représentations culturelles…

Le Prix Appert est plus directement en lien avec ce dernier point, mais on se rend compte que la démarche artistique proposée permet en fait d’englober l’ensemble des dimensions de la conserve, tout en redynamisant ses représentations. Loin de dormir au fond des placards, la conserve a encore beaucoup à nous montrer !

- Pourquoi avoir demandé aux artistes de travailler sur la conserve ?

En donnant carte blanche à de jeunes artistes, nous étions certains de redécouvrir la conserve.

Nous avons voulu inviter les étudiants à proposer une lecture personnelle de la boîte. Le sujet permettait d’explorer de nouvelles représentations de ce qui est à la fois un procédé (l’appertisation), un contenant (la boîte métal) et surtout un contenu, cuisiné ou consommé par la quasi-totalité des Français. Les niveaux de lecture de la conserve sont pluriels, mais les habitudes d’achat et de consommation, l’intégration de l’objet dans nos quotidiens les font oublier. Nous n’y faisons plus attention, alors que la réflexion artistique nous permet d’y repenser, de nous ré-approprier ces lectures plurielles de la boîte.

Et la diversité des approches proposées par les candidats prouve que la conserve peut continuer à étonner et surprendre ! Avec leur sensibilité et leur trajectoire, chacun des artistes a souligné, questionné, mis en lumière une dimension de la conserve qu’en tant que professionnels, nous ne voyons plus forcément. Leur travail et leurs réflexions nous ont permis de partager un moment inspirant.

J’en profite pour remercier notre président de jury, Greg Léon Guillemin qui s’est lui aussi approprié le sujet. Lors du vernissage, Greg Léon Guillemin a présenté sa capsule Pop Cans, une série de conserves customisées soulignant plusieurs dimensions de la boîte, objet culinaire, invention géniale, lieux communs... en reliant le métal à des noms de la culture populaire.

Cette première expérience du Prix Appert nous a définitivement convaincu : la conserve et la culture ont encore beaucoup à se dire !

Création de Greg Léon Guillemin pour le Prix Appert - Pop Cans (c) François Delauney

- Vous avez donc sélectionné 2 artistes parmi les 9 nominés. Quels sont les critères qui ont emporté le choix des jurés ?

De l’avis même du jury, il a été difficile de sélectionner les deux lauréates parmi l’ensemble des finalistes, parce que chaque œuvre présentée donnait une lecture atypique de la conserve, les approches étaient difficilement comparables.

Les critères de sélection des deux lauréats étaient fixés dès le départ. C’est d’abord l’originalité de l’approche qui a été discutée par le jury, mais aussi la qualité de la réalisation du projet, la pertinence avec le sujet de la conserve et bien sûr le rendu esthétique de l'œuvre.

Pour poursuivre le sujet, il nous a semblé important de connaître le ressenti des artistes ayant pris part à cette première édition du Prix Appart. Nous avons donc choisi de donner la parole à Greg Léon Guillemin. Le président du jury, artiste, nous livre sont retour sur expérience :

Le sujet du prix Appert, même s'il est restreint à la boîte de conserve et qu'il paraît simple au premier abord, est en fait un sujet très ouvert par rapport à ce que représente la conserve. Nous avons donc eu une richesse d'interprétations qu'il était très difficile de départager.

Remise des prix aux deux lauréates le 9 octobre 2019 (c) Frédéric Poinsard

Enfin, revenons sur les œuvres lauréates. Cécilia Cavalieri a présenté Via lactea: une spéculation cosmopoétique ; Isabelle Levadoux une mosaïque Pixels métalliques. Pourquoi avez-vous participé à ce concours et comment avez-vous travaillé le sujet “conserve” ?

Cécilia Cavalieri :

J'ai choisi de participer à ce prix parce que j'ai compris que mon travail pouvait dialoguer avec la proposition de La Conserve, puisque le matériau avec lequel j'ai travaillé dans mes recherches récentes est le lait et qu'il n'y a pratiquement aucun moyen de conserver ce matériau dans une simple boîte sans qu'il soit transformé en un autre matériau, un lait en poudre, dans ce cas.

Travailler sur la conserve, c'est réfléchir sur la notion de conservation des aliments et de les faire durer et survivre dans le temps, voire de défier le temps des choses.

J'ai travaillé sur le thème de la mise en conserve en pensant à la disposition de quatre laits, le lait maternel, de vache, de brebis, de chèvre, au moment d'une observation spéculative : quel résultat cette expérience me donnera-t-elle en termes poétique, plastiques et scientifiques ?

Le résultat a été une vidéo réalisée à partir d'un timelapse, où j'ai photographié ces laits toutes les 7 minutes pendant 3 semaines. Dans cette vidéo un texte parlait, entre autres, de la relation lait-langage, puisque je me suis rendu compte en travaillant ce projet qu’il y avait un rapport entre la baisse de l’allaitement et le développement du langage verbal. En tant qu’artiste, mais aussi chercheuse et mère, ça m’a amenée à la conclusion que le lait est la première langue maternelle en quelque sorte.

L’ensemble que j’ai présenté c’est comme un contexte de réflexions, qui mixe vidéo, images de lait, textes, et un objet, un fromage, c’est-à-dire la conserve / la conservation du lait. Le fromage, fait à partir de ces quatre laits, m'a semblé un moyen d'activer une alliance entre toutes ces langues maternelles, on pourrait l'appeler "Faire de la Politique", mais je l'appelle "La Conservation de La Conversation".

Isabelle Levadoux :

J’ai participé au Prix Appert de la jeune création car il offre la chance d’une visibilité artistique avant même sa sortie d’école. De plus, la formation avec la Condamine, hébergée au sein de la Résidence Créatis, qui a été offerte aux lauréates, permet une transition parfaite entre l’école et le monde professionnel. Étant aujourd'hui dans ma première année post-diplôme ce type d’expérience m’intéresse particulièrement. Ainsi, je trouve donc que ce Prix se positionne de manière très juste à un endroit difficile à appréhender pour des jeunes artistes : l’entrée dans le monde professionnel. Enfin, il y a bien évidemment le sujet proposé : la boîte de conserve.

Cet objet est une parenthèse, un temps suspendu pour ce qu’elle contient. C’est cette « poésie d’haricot vert » qui m’a attirée car elle me ramène à ma pratique de photographe. Comme Appert je cherche à figer le temps, mais ce sont des instants et non des objets que j’enferme dans mes pellicules argentiques. Des souvenirs personnels, régressifs, se greffent aussi sur la conserve : le garde-manger plein à craquer de ma grand mère, les rations militaires de mon père, les pique-niques à la plage, le pâté Hénaff... Bref une enfance mise en boîte, un univers enfantin encapsulé, transporté jusqu’à moi. Cet objet réveille un imaginaire résolument « vintage ». Pourtant, cet emballage recyclable à l’infini, répond encore aux problématiques de notre époque.

Mon projet Pixels métalliques, cherche donc à rafraîchir l’imaginaire associé à la boite de conserve, tout en gardant sa poésie nostalgique. La boite en aluminium est détournée, découpée en petits carrés de 1,2 cm. Ces pixels métalliques, aux couleurs industrielles, sont la matière utilisée pour redessiner un souvenir enfantin, une image du passé : celle de mon frère à la plage, la tête dans les nuages. Je reprends les codes de l’image numérique : le pixel, la trame carrée, pour faire de ce souvenir une photographie contemporaine. Le grain argentique, laisse place à une mosaïque de pixels, épure de la première image réveillée par ce goutte à goutte d’haricot vert.

Merci à tous d'avoir accepté de répondre aux questions de Mon cher Watson !

Pour en savoir plus :

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Lire l'enquête précédente : Les petits apprentis de Goya sont à Agen

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