• Géraldine B.

La restauration « en live » du retable d’Issenheim

C’est à Colmar, dans le Haut-Rhin, que nous effectuons aujourd'hui notre halte culturelle. Plus précisément au Musée Unterlinden qui abrite de remarquables collections artistiques datant de la préhistoire jusqu’au XXe siècle.

Parmi elles, le célèbre Retable d’Issenheim est exposé dans la chapelle de l’ancien couvent du XIIIe siècle. Peinte par Matthias Grünewald et sculptée par Nicolas de Haguenau entre 1512 et 1516, cette œuvre monumentale et d’une grande force émotionnelle était destinée à la commanderie des Antonins d’Issenheim, un ordre religieux hospitalier – ayant pour vocation les soins aux malades – qui était alors situé au cœur du Saint-Empire romain germanique.

Aujourd’hui en cours de restauration, le Retable d’Issenheim est de nouveau sur le devant de la scène…

et au sens propre du terme ! car les visiteurs du musée peuvent assister en direct aux opérations de nettoyage, de consolidation ou encore de refixation de la couche picturale afin d’en révéler polychromie originale qui avait été brunie par les vernis.

Comme nous apprécions beaucoup les actions mêlant conservation et médiation des œuvres (mais oui, tout est lié !), nous avons rencontré Pantxika De Paepe, directrice et conservatrice en chef du Musée Unterlinden, qui nous en dit un peu plus long…


- Quelle est votre fonction au sein du musée Unterlinden et quel parcours vous y a conduit ?

Je suis conservatrice du Musée Unterlinden et directrice de l'établissement. J'ai eu la chance dans mon adolescence d'approcher de très près des œuvres d'art dans un cadre privé, par le biais d'amis de mes parents. Sortant de ma campagne natale basque je me suis trouvée face à une peinture murale d'Odilon Redon de plusieurs mètres illustrant les thèmes du jour et de la nuit. Je me suis retrouvée à quinze ans face à un char gigantesque (dans mon souvenir) tiré par des chevaux, dirigé par Apollon et éblouissant de lumière... ce fut un choc et depuis ce jour je pense que de côtoyer des œuvres d'art est une force. J'ai donc eu envie d'en faire mon métier.

J'ai suivi les études nécessaires, passé le concours qu'il fallait et me suis spécialisée en sculpture médiévale. Je me suis éloignée de Redon mais me suis encore plus rapprochée des œuvres d'art et de ceux, nombreux, qui les approchent, les historiens de l'art, les restaurateurs, les équipes des musées, les artistes, les publics... Et la rencontre a lieu à chaque fois, face à l'œuvre, face à l'être humain ; celui qui l'a réalisé, celui qui l'étudie, celui qui s'en occupe, celui qui la regarde, celui qui la déteste.

J'adore parler d'une œuvre que j'aime et j'adore tenter de convaincre celui qui n'y croit pas et qui trouve que ces bouts de bois peints sont bons à remiser à la cave, ou ceux qui pensent que leurs petits enfants sont capables de mieux faire que tous ces artistes qui sont incapables de dessiner.


- Parmi les trésors abrités au musée Unterlinden se trouve le Retable d'Issenheim : pouvez-vous nous dire un mot de ce chef-d'œuvre ?

Pourquoi le Retable d'Issenheim est un chef d'œuvre ? Ce n'est pas parce qu'il est unique, ce n'est pas parce qu'il fut gigantesque, ou parce que ses auteurs sont des génies de la peinture et de la sculpture... c'est tout simplement car cette œuvre faite de sculptures et de panneaux peints sur bois au début du 16e siècle nous interpelle encore, nous touche, nous émeut, nous fait pleurer, nous attendri.

Le Retable d’Issenheim entre dans la catégorie des polyptiques à doubles volets, conçu pour permettre

trois présentations, vraisemblablement déterminées par le calendrier liturgique.

1. Position fermée 2. Première ouverture 3. Deuxième ouverture

Ce n'est pas si important de savoir que lors de sa commande, ce retable devait aider spirituellement les malades atteints d'un mal nommé « feu de Saint Antoine ». Ces personnes, dont les extrémités des membres se nécrosaient ou qui souffraient d'hallucinations, étaient conduites devant le retable confiné dans le chœur de l'église du couvent des Antonins d'Issenheim. Les images édifiantes de l'œuvre, illustrant la vie de Jésus Christ et de Saint Antoine patron du lieu, apportaient certainement un réconfort spirituel à ceux que la médecine ne pouvait aider que grâce aux amputations des membres gangrénés.

Venez voir l'immense crucifié au corps déchiqueté qui surgit des ténèbres,

Venez voir des anges merveilleux dont les robes aux couleurs irisées vous charmeront,

Venez voir des monstres que vous trouverez drôles ou terrifiants en fonction de votre état d'esprit.

Détails du retable d'Issenheim : concert des anges, les monstres, Vierge à l'Enfant, résurrection.

Plus bas : restauration en cours d'une sculpture et du panneau Le Concert des Anges.


- Quels sont les enjeux du chantier de restauration du retable d'Issenheim, entamé fin 2018 ?


Suite à une étude et à un appel d'offre, le retable a entamé sa restauration à l'automne 2018. L'œuvre a déjà été restaurée à de nombreuses reprises dans l'histoire, mais c'est la première fois que sa restauration est globale, touchant les peintures, leurs encadrements, les sculptures et la caisse moderne de ces dernières.

A son « chevet », le retable a la chance d'avoir une équipe de scientifiques du Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (C2RMF) et surtout des restaurateurs expérimentés spécialistes du bois, de la couche picturale ou de la polychromie des sculptures. Dix-huit restaurateurs travaillent sur les panneaux et leurs cadres, et neuf œuvrent sur les sculptures. Les sculptures sont restaurées à Paris et les peintures au musée dans la salle du Retable.

Un calendrier très précis rythme le travail des restaurateurs sur les deux étapes de la restauration : le nettoyage puis la réintégration. Chaque campagne de restauration est validée en amont par le comité de suivi de la restauration où se retrouvent des conservateurs, restaurateurs, historiens de l'art et scientifiques.

Cette restauration permet des échanges passionnants sur les réseaux sociaux, entre les visiteurs et fédèrent les amateurs du retable qui participent financièrement à sa restauration. Normalement l'œuvre sera entièrement restaurée au printemps 2021 et un ouvrage devrait raconter l'aventure passionnante que le musée de Colmar est en train de vivre à travers cette restauration.


- Pendant le chantier, le retable reste accessible aux visiteurs qui peuvent assister aux opérations de restauration. Pourquoi ce choix ?


Depuis quelques années, les responsables de musées ou d'églises se sont rendus compte de la saine curiosité de leurs visiteurs qui, au-delà de la simple contemplation, veulent comprendre, savoir, souhaitent une certaine transparence. Le Retable de l'Agneau mystique de Gand est restauré en public, l'Atelier de Gustave Courbet du musée d'Orsay vient d'être restauré dans les salles du musée, et il en est de même pour la Ronde de nuit de Rembrandt à Amsterdam.

Il s'agit évidemment de laisser l'œuvre accessible mais en plus de montrer aux visiteurs qu'une œuvre qui a plus de 500 ans a besoin de « soins ».

Dans un premier temps le musée a diligenté une étude du Retable qui permet de dresser de façon très précise l'état de l'œuvre qui avait bien besoin de mesures conservatoires et d'une restauration plus esthétique visant à amincir le vernis jaune et brunit masquant la gamme chromatique du peintre.


Les campagnes de restauration qui se déroulent sous le regard des visiteurs deux à trois fois par an durant un mois permettent aux visiteurs de voir en direct l'action des restaurateurs. Certains habitués colmariens passent des heures entières à les regarder travailler, beaucoup les interrogent. Des séances de médiation, où les restaurateurs présentent leurs interventions et répondent aux questions, sont des moments très appréciés des visiteurs qui découvrent aussi un métier en lien avec l'histoire de l'art.

Restauration en cours des peintures du Retable d'Issenheim : La Visite de saint Antoine à saint Paul ermite.

- Plus personnellement, quel élément du retable admirez-vous particulièrement ?

Actuellement je suis très touchée par la scène de la Crucifixion. Ce Christ en croix si grand, aux doigts tétanisés par la mort, au corps meurtri, marqué par les zébrures rouges laissées par le fouet et les trois personnes qui assistent impuissantes à cette scène me font instantanément penser à ce qui se passe aujourd'hui dans le monde et à côté de chez nous.

La souffrance et la douleur appartiennent à toutes les époques. Les longs discours ne servent à rien il faut voir et se laisser emporter par l'image qui curieusement nous tient à distance.

Des visiteurs devant les panneaux fermés: Saint Sébastien, La Crucifixion, Saint Antoine, La Déploration.

Un grand merci pour l’accueil chaleureux que nous ont fait Pantxika De Paepe et Marie-Hélène Siberlin, du Musée Unterlinden, ainsi qu’à Cyril Leclerc pour la mise en relation.

Vous pourrez admirer le Retable d’Issenheim lors d’une visite guidée ou libre au musée Unterlinden.

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Crédits photos : © Musée Unterlinden, Colmar ; Portrait P. De Paepe : Journal L'Alsace - Hervé Kielwasser.

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